Oubreto prouvençalo dóu Felibre di Tavan
I
De la som de l'ivèr, tant dur à la pauriho,
La chusclo adeja se reviho,
E nasejo crentouso à travès li rountau
Pèr vèire aperaqui, malignouso avisado,
Se soun finido li jalado
E li cisampo di coutau.
Tant que, dins lou cèu blu, de nèblo cremesino
Couvon de sero la plouvino,
Tant que soun pas creba li boufet de la fre,
Prudènto, n'auso pas, bessai trop lèu vengudo,
Desplega sa pousso croucudo
E releva soun pecou dre.
Mai, dins un clapeiroun que dounara téulisso
A si flour negrasso et pudisso,
Front clin, atènd, li pèd à la calo d'un lié
De lausiho. Pamens, óublidous de prudènço,
Vejo-eici que subran coumenço
L'estrambord fòu de l'amelié.
Sian febrié ; fai bon e fara fre tout-aro ;
Lou soulèu ris, pièi se mascaro,
S'escound, revèn, s'amosso. Alor, de si boutoun,
L'amélié, lou pressa, desplego li dentello,
En coumunianto s'emmantello
E se fai nivo de coutoun.
Mousselino d'argènt que farié, dins sa glòri,
Negreja lou blanc de l'ivòri,
E n'a, pèr lou trelus, d'egalo que la néu,
Velout de paradis, duvet toumba de l'alo
De l'ange qu'en terro davalo,
Ié fan meravihous mantèu.
E quand tòuti li flour blanco soun espandido,
Quand la tèsto s'es arroundido
En doumo que fernis à l'alen dóu matin,
Rèn de tant bèu ! Dirias alor uno assemblado
De fado ufanouso campado
Souto de tèndo de satin.
II
Es majo fèsto dóu campèstre.
Mai qu'es eiçò ? Sauvage mèstre,
Lou vènt-terrau se lèvo, enrabia, jaladis ;
E siblo, rounflo, chaplo, estrasso,
Estripo, tord lou còu, matrasso.
Adiéu li flour d'argènt, li flour de paradis !
Que n'en disès ? Es pas vergougno,
Quand lou gusas de vènt s'empougno,
Éu que fai barrula li code de la Crau,
A la galanto capelino
De satin blanc e mousselino
De l'amalié ? Segnour, gardas-nous dóu mistrau !
Fòu generous, ti flour tant fresco
Ounte s'amassavon li bresco
D'un fum d'abiho, e que cresiés faire bressa
Pèr l'alen amistous de l'auro,
Toumbon en douliho, li pauro.
Ah ! te l'aviéu bèn di que t'ères trop pressa !
Enterin, la chusclo, en soun caire,
Dóu marrit tèms s'enquièto gaire ;
Atènd, la mesfisènto ; e soun gréu rouginas,
Que souto li fueio pendoulo,
Tant que lou vènt-terrau gingoulo,
En deroulant sa crosso aussara pas lous nas.
L'amalié sara sènso amelo ;
Nouvè, sènso nougat ; mai elo,
Gounflo d'aspre lachun que plouro de si nous,
En pas espandira la tèsto
E de bèu jour aura de rèsto
Pèr fin d'amadura si cruvèu verinous.
L'EUPHORBE ET L'AMANDIER
I
De la torpeur de l'hiver, si rude pour les pauvres,
l'euphorbe déjà se réveille,
et craintive, elle montre le nez à travers les broussailles
pour voir à son entour, malicieuse avisée,
si les gelées blanches et les bises
des coteaux sont finies.
Tant que, dans le ciel bleu, des nuées cramoisies
couvent le soir la gelée blanche,
tant que ne sont pas crevés les soufflets du froid,
prudente, elle n'ose pas, peut-être trop tôt venue,
déployer sa pousse crochue
et relever sa tige droite,
Mais, dans un tas de pierres qui donnera toiture,
à ses fleurs noirâtres et puantes,
front penché, elle attend, les pieds dans une couche
de menues pierrailles. Cependant, oublieux de prudence,
voici que soudain commence
le fol enthousiasme de l'amandier.
Nous sommes en février ; il fait bon et tout à l'heure il fera
froid ;
le soleil rit, et puis se couvre ;
il disparaît, revient, s'éteint. Alors, de ses boutons,
l'amandier, le pressé, déploie les dentelles ;
il se voile en communiante,
il se fait nuage de coton.
Mousseline d'argent qui, dans sa gloire,
éclipserait le blanc de l'ivoire,
et qui, pour l'éclat n'a d'égale que la neige,
velours de paradis, duvet tombé de l'aile
de l'ange qui descend sur la terre,
lui font merveilleux manteau.
Et quand toutes les fleurs blanches sont épanouies,
quand la tête s'est arrondie
en dôme qui frissonne à la brise du matin,
rien d'aussi beau ! On dirait alors une assemblée
de fées magnifiques campées
sous des tentes de satin.
II
C'est la grande fête des champs.
Mais qu'est ceci ? Sauvage maître,
le mistral se lève, furieux, glacial ;
il siffle, ronfle, met en pièces, écrase,
déchire, tord le cou, meurtrit.
Adieu les fleurs d'argent, les fleurs de paradis !
Qu'en dites-vous ? N'est-ce pas une honte,
quand le gueusard de vent s'attaque,
lui qui fait rouler les cailloux de la Crau,
à l'élégante capeline
de satin blanc et mousseline
de l'amandier ? Seigneur, préservez-nous du mistral !
Fou généreux, tes fleurs si fraîches,
où s'amassaient les rayons de miel
d'une nuée d'abeilles, et que tu croyais faire bercer
par le souffle amical de la brise,
elles tombent en loques, les pauvres.
Ah ! je te l'avais bien dit : trop pressé tu étais !
Cependant, l'euphorbe, en son coin,
du mauvais temps ne s'inquiète guère ;
elle attend, la méfiante ; et sa pousse rougeaude,
qui pend sous les feuilles,
tant que le mistral hurle,
ne haussera pas le nez en déroulant sa crosse.
L'amandier sera sans amandes ;
la Noël, sans nougat ; mais elle,
gonfle d'âpre laitage qui pleure de ses noeuds,
en paix elle épanouira la tête,
et de beaux jours elle aura de reste
afin de mûrir ses coques vénéneuses.