Oubreto prouvençalo dóu Felibre di Tavan
Oh ! filousofe di fangas,
Tu que tirasses ta bedeno
De maton en mato de jouncas,
E de la pato, au fres, t'alisques la coudeno ;
Oh ! boudenfle e viscous grapaud ;
Sian de lesi, jouncho finido :
Entre ami, charren dounc un pau,
E digo-nous ço qu'as dins ta closco aplatido.
Ancian tèms, dison que Platoun,
Un capoulié de la paraulo,
Em'un flasquet dóu bon cantoun,
Sóupilavo de-fes, à la vesprado, à taulo,
A questiouna sis envita.
La coupo en man à chasco pauso,
La saberudo soucieta
Disié lou Bèu, lou Bon, lou Verai di causo.
Faguen ansin. — De-ques lou Bèu ?
— Pèr iéu, lou Bèu es la grapaudo.
Rèn, souto la capo dóu cèu,
La vau, quand au printèms a pres sa jauno faudo
E sa baveto blanco. Noun,
Rèn vau sa peitrino boufado,
Si pato poupudo, que soun,
Lou dirias, facho au tour pèr li man d'uno fado.
Pèr la vèire un moumen, pauras !
De-sero, au dardai dis estello,
Sorte plan-plan de moun clapas
Et d'un ciéucle de braso atube mi parpello
Acò 's pas proun de la bela
De liuen : moun pitre crentous auso,
De sa voues rauco, rampela
La superbo grapaudo au maset de ma lauso.
— Passen. lou Bon de-qu'es pèr tu ?
— Pèr iéu, lou bon es la barboto.
S'es grasso à lard, a la vertu,
Sénso m'assadoula, de me metre en riboto :
Es melico pèr lou perus !
Acò douçamen vous gatiho
De-long ounte lou ruscle prus
E deliciousamen dins lou gavai s'esquiho.
Es bon peréu lou grihet brun
Que destousque foro sa baumo ;
Es bon, quand volo au calabrun,
Lou tavan-merdassié, que sènt lou musc qu'embaumo.
Despichous es pas moun defaut :
Me regale emé la racaio
Di poucelet que prenon sau
Au supètre susa pèr li vièii muraio.
— Vai bèn. E pièi, qu'es lou Verai ?
Que n'en pènses dins ta cabosso ?
— N'en pènse rèn ; pamens dirai
Un mot aprés d'un vièi qu'avié roula sa bosso :
De ço que nous regardo pas,
Disié, nous roumpen pas la tèsto,
Car nifla plus liuen que soun nas
Es marrit i grapaud ; pichot, es uno pèsto.
Niflariés plus liuen, tu, l'ami,
Mourre pelous, faço paloto ?
Pèr bèn dina, pèr bèn dourmi,
As lou Bèu, ta grapaudo, as lou Bon, ta barboto ;
E te fau mai ! Dins li fangas,
Li tèsto-d'ase, ma famiho,
Te tratarien de bedigas
E dirien : Qu'es aquéu qu'a tout e que rouviho ?
Escouto, lou mourre pelous,
Brave grapaud : de ta sagesso
De-fes, segur, sariéu jalous
Quand la fougno me pren en de jour de tristesso.
As la santo simplecita
Dóu bestiàri que fai ripaio,
Caligno e niso, esvedela
Dins lou fres de la bouvo o la caud de la paio.
As lou nescige benesi,
L'indiferènci tranquilasso
De tout, foro de ti plesi ;
Te demandes jamai ço que tant nous alasso
E, pecaire ! tant nous gausis
A rambaia. Souto ta lauso,
La verita jamai lusis.
Que t'enchau lou Verai e la resoun di causo ?
Aquéu soulèu n'es pas lou tiéu.
Se de l'autre la calour raio
Pèr tu, grapaud, coume pèr iéu,
Lou soulèu dóu Verai trelusis e dardaio
Rèn que pèr l'ome. Lou tavan
E lou grihet soun ta pasturo ;
De verita mai que de pan,
A mens d'èstre grapaud, l'ome fai nourrituro.
LE CRAPAUD
Oh ! philosophe des bourbiers,
Toi qui traînes ta bedaine
De touffe en touffe de jonc,
Et de la patte, au frais, te lisses la couenne ;
Oh ! gonfle et visqueux crapaud,
Nous sommes de loisir, le demi-journée finie ;
Entre amis, causons donc un peu,
Et dis-nous ce que tu as dans ton crâne aplati.
Autrefois, on dit que Platon,
Un maître de la parole,
Avec un flacon du bon coin,
Prenait plaisir, parfois, le soir, à table,
À questionner ses invités.
La coupe en main à chaque pause,
La savante société
Disait le Beau, le Bon et le Vrai des choses.
Faisons ainsi. — Qu'est-ce que le Beau ?
— Pour moi, le Beau, c'est la crapaude.
Rien sous la calotte du ciel,
Ne la vaut, quand au printemps elle a pris son tablier jaune
Et sa bavette blanche. Non,
Rien ne vaut sa poitrine bouffie,
Ses pattes charnues, qui sont,
On le dirait, faites au tour par les mains d'une fée.
Pour la voir un instant, moi pauvre énamouré,
Le soir, à la clarté des étoiles,
Je sors doucement de mon clapier
Et d'un cercle de braise j'allume mes paupières.
Ce n'est pas assez de l'admirer
De loin, ma timide poitrine ose,
De sa voix rauque, convier
La superbe crapaude à la cabane de ma pierre plate.
— Passons. Le Bon, qu'est-il pour toi ?
— Pour moi, le Bon c'est la blatte.
Grasse à lard, elle a la vertu,
Sans me griser, de me mettre en ribote :
C'est friandise pour l'estomac ;
Cela doucement me chatouille
Tout au long où la faim me démange,
Et délicieusement glisse dans le jabot.
Est bon aussi le grillon noir
Que je rencontre hors de son terrier ;
Est bon, quand il vole au crépuscule,
Le scarabée-stercoraire, qui sent le musc et embaume.
Dédaigneux n'est pas mon défaut :
Je me régale avec la racaille
Des cloportes qui prennent sel
Au salpêtre sué par les vieilles murailles.
— Cela va bien. Et puis, qu'est-ce que la Vrai ?
Qu'en penses-tu dans ta cabosse ?
— Je n'en pense rien ;
Cependant je dirai
Un mot appris d'un vieux qui avait roulé sa bosse :
De ce qui ne nous regarde pas,
Disait-il, ne nous cassons pas la tête,
Car renifler plus loin que son nez
Est mauvais pour les crapauds ; petit, c'est une peste.
Reniflerais-tu plus loin, toi, l'ami,
Face poilue, visage pâle ?
Pour bien dîner, pour bien dormir,
Tu as le Beau, ta crapaude, tu as le Bon, la blatte ;
Et il te faut davantage ! Dans les bourbiers,
Les têtards, ma famille,
Te traiteraient de sot
Et diraient : Quel est celui-ci qui possède tout et qui murmure ?
Ecoute, la face poilue,
Brave crapaud : de ta sagesse
Parfois, assurément, je serais jaloux
Quand le dépit me prend en des jours de tristesse.
Tu as la sainte simplicité
De la bête qui fait ripaille,
Courtise et nidifie, étendue
Dans le frais de la boue ou le chaud de la paille
Tu as l'ignorance bénie,
L'indifférence tranquille
De tout, en dehors de tes plaisirs ;
Tu ne te demandes jamais ce qui tant nous fatique
Et, misère de nous ! tant nous use
À récolter. Sous ta dalle,
La vérité jamais ne luit.
Que t'importent le Vrai et la raison des choses ?
Ce soleil-là n'est pas le tien.
Si de l'autre la chaleur se répand
Pour toi, crapaud, comme pour moi,
Le soleil du Vrai resplendit et rayonne
Rien que pour l'homme. Le scarabée
Et le grillon sont ta pâture ;
De vérité plus que de pain,
À moins d'être crapaud, l'homme fait nourriture.