Jean-Henri FABRE Jean-Henri FABRE, une lucane Oubreto prouvençalo dóu Felibre di Tavan

 

 

 

LOU MANESCO

Ennegresi mai qu'un darboun
Pèr la sujo e pèr lou carboun,
Pin-pan, pin-pan, pin-pan ! lou manescau martello,
Sus l'enclume que resclantis,
Soun ferre. L'ataié s'emplis
D'un orre gisclamen de belugo e d'estello.

Dirias alor qu'un serpentèu
Fuso dessouto lou martèu.
Pin-pan, pin-pan, pin-pan ! Dins sis usso espessido
En mato de baucas, versès
Plòure uno raisso ardènto ; ausès
Pèr moumen cresina sa barbo esgarrussido.

Suso lou negre manescau,
En tabasant soun fere caud.
Pin-pan, pin-pan, pin-pan ! L'encro raio e davalo,
A degout, de si bras muscla,
De si gaugno e soun front uscla,
Sus soun pitre pelous coume un dessus de malo.

Que dounara travai tant fèr ?
Que sourtira d'aquest infèr ?
Pin-pan, pin-pan, pin-pan ! Finido es la besougno.
De-qu'es ? -- Un ferre pèr caussa
La bato d'un ase, estrassa,
Devouri de vermino e pela pèr la rougno.

Iéu, peréu, de moun franc mestié,
Siéu manescau : sus lou papié,
Cri-cra, cri-cra, cri-cra ! martelle la pensado.
La plumo douno li bacèu
Sus la pajo, e dins lou cervèu
Beluguejo lou fiò de la forjo abrasado.

E trime dur, tout encouca
Pèr l'idèio, tout ensuca.
Cri-cra, cri-cra, cri-cra ! La plumo es pas saussado
Dins l'encro soulamen. Oh ! noun !
A moun avis acò's pas proun :
D'un tros ensaunousi de l'amo es amourssado.

Couprenes, galoi coumpagnoun,
Coume vous roump closco e rougnoun,
Cri-cra, cri-cra, cri-cra ! la folo farandoulo
De l'idèio dins lou cervèu
Pèr espeli de soun cruvèu ?
Ta forjo a rèn de tau pèr gausi li mesoulo.

Pela, galous mai que lou tiéu
Counèisse un ase ; acò's lou miéu
Cri-cra, cri-cra, cri-cra ! la pajo se mascaro
Pèr lou tira d'un marrit mau
Que n'en fai lou pire animau.
Pèr rougno a lou nescige, e n'es pas tout encaro.

A lou nescige, moun roussin ;
A dins la visto un agacin
Dur, espés, verinous, pesoulino de l'amo,
Que rousigo mai que la pèu.
Fau lou tira d'aqui lèu-lèu,
Fau, dins soun tenebru, faire lusi la flamo.

Bèn que raporte pas sèmpre soun tros de pan,
Es obro de valour, parai, negre coupaire ?
De-longo faguen dounc, chascun dins noste caire,
Iéu pèr l'ome cri-cra, tu pèr l'ase pin-pan.

LE MARÉCHAL

Noirci plus qu'une taupe
par la suie et le charbon,
pin-pan, pin-pan ! le maréchal martelle,
sur l'enclume qui retentit,
son fer. L'atelier se remplit
d'un horrible jaillissement de lueurs et d'étincelles.

On dirait alors qu'un serpenteau
fuse sous le marteau.
Pin-pan, pin-pan ! Dans ses sourcils épaissis
en touffes de dur gazon, on voit
pleuvoir une averse ardente ; on entend
par moments grésiller sa barbe hérissée.

Il sue le noir maréchal,
en frappant son fer chaud.
Pin-pan, pin-pan, pin-pan ! L'encre coule et descend,
par gouttes, de ses bras musculeux,
de ses joues et de son front brûlés,
sur sa poitrine poilue comme un dessus de malle.

Que donnera travail si farouche ?
Que sortira-t-il de cet enfer ?
Pin-pan, pin-pan, pin-pan ! La chose est finie.
Qu'est-ce ? Un fer pour chausser
le sabot d'un âne, dépenaillé,
dévoré par la vermine et pelé par la gale.

Moi aussi, de mon franc métier,
je suis maréchal : sur le papier,
cri-cra, cri-cra, cri-cra ! je martelle la pensée.
La plume donne les coups
sur la page ; et dans le cerveau,
étincelle le feu de la forge embrasée.

Et je trime dur, tout grisé
par l'idée, tout accablé.
Cri-cra, cri-cra, cri-cra ! La plume n'est pas saucée
dans l'encre seulement. Oh ! non !
A mon avis ce n'est pas assez :
elle est amorcée d'un lambeau sanglant de l'âme.

Tu comprends, gai compagnon,
comme cela vous casse reins et tête,
cri-cra, cri-cra, cri-cra ! la folle farandole
de l'idée dans le cerveau
pour éclore de sa coquille ?
Ta forge n'a rien de tel pour user les moëlles.

Pelé, galeux plus que le tien
je connais un âne ; c'est le mien.
Cri-cra, cri-cra, cri-cra ! la page se noircit
pour le tirer d'un mauvais mal
qui en fait le pire animal.
Pour gale il a l'ignorance, et ce n'est pas tout encore.

Il a l'ignorance, mon roussin ;
il a dans la vue une verrue
dure, épaisse, venimeuse, vermine de l'âme,
qui ronge plus que la peau.
Il faut le tirer de là au plus vite.
Il faut, dans ses ténèbres, faire luire la flamme.

Bien que cela ne rapporte pas toujours son morceau de pain,
c'est oeuvre de valeur, n'est-ce pas, noir compère ?
Continuons donc à faire, chacun dans notre coin,
moi pour l'homme cri-cra, toi pour l'âne pin-pan.

 

 

haut de cette page
Textes intégraux
La Leco