Jean-Henri FABRE Jean-Henri FABRE, une lucane Oubreto prouvençalo dóu Felibre di Tavan

 

 

 

LA NÈU

Souto lou pes de gros nivoulas, amassa
En bàrri de cendrouso lano,
A cha pau, di colo à la plano,
Lou vèu vèn de s'escagassa ;
E tout es tranquilas ; soulet, l'alo apaurido,
Dins lou mut tenebrun , lou quinsoun passo e crido.

Quand tout es atapa pèr la sournuro, lèu,
Plan-plan, en silènci, davalo,
Dirias coume uno raisso d'alo
De blanc parpaioun. Es la nèu ;
Es l'eissame jala, es labiho espelido
Eilamount, dins lou brusc d'uno auro afrejoulido.

Espinchas amoudaut lou revoulun espés :
Remenant sis aleto molo,
L'abiho barrulo, tremolo
Pèr milo e pèr milo à la fes ;
Debano, mai s'esquiho, e viro, e voulastrejo,
Crentouso de toumba dins la fangasso frejo.

Dóu cèu cabusso en plen dins la realita.
Ah ! boulego-lèi tis aleto,
Viro, reviro, fai pauseto ;
Lou pes es ta fatalita ;
Lou pes, mèstre de tout, mèstre sènso vergougno,
Que te tirasso en bas de sa brutalo pougno.

Vos pas ? Vendras tambèn au garouias pèr lié.
Paf ! ié sian. — Tu, l'abiho blanco,
Que fariés pali sus sa branco
La flour d'argènt de l'amelié ;
Tu, l'estello à siès rai, l'estello escrincelado
Dins un linde cristau pèr lou cisèu di fado ;

Tu, meraviho d'art, bebèi espetaclous,
Obro de l'ourfèbre di nivo,
Tu lou trelus, la gèmo vivo
Que fai dóu diamant un jalous,
Tu, la nèu, te vaqui nagado dins la sueio
Emé peto de l'ase e gnogno de la trueio.

Pèr te tira dóu garouias, o flour de nèu,
Pèr reveni la blanco estello,
Purificado, lindo e bello,
Que te fau ? Un rai de soulèu,
Poutoun que te béura. Pièi saras enaurado
De la fango, eilamount, dins li nivo daurado.

Mai, pèr lou repesca de la pudentarié,
Ounte es dounc lou soulèu qu'espèro
Lou negadis de la misèro ?
Ounte es lou soulèu que farié
Enaura l'abruti ; mounte es lou rai de flamo
Proun caud pèr adouba l'alo routo de l'amo ??

LA NEIGE

Sous le poids de gros nuages, amassés,
En barrière de laine cendrée,
Petit à petit, des collines à la plaine,
Le ciel vient de s'affaisser ;
Et tout est tranquille ; seul, l'aile apeurée,
Dans la muette obscurité, le pinson passe et jette son cri.

Lorsque tout est voilé par l'obscur, bientôt,
Doucement, en silence, descend,
Dirait-on, comme une averse d'ailes
De blancs papillons. C'est la neige ;
C'est l'essaim glacé, c'est l'abeille éclose,
Là-haut, dans la ruche d'un courant d'air froid.

Voyez là-haut le tourbillon épais :
Remuant ses petites ailes molles,
L'abeille erre et tremblotte
Par mille et par mille à la fois ;
Elle tombe, mais s'esquive, et vire, et volette,
Craintive de choir dans la froide fange.

Du ciel elle plonge en plein dans la réalité.
Ah ! remue-les tes petites ailes,
Vire, vire, fais repos ;
Le poids est ta fatalité,
Le poids, maître de tout, maître impitoyable
Qui, de son poing brutal, l'entraîne en bas.

Tu ne veux pas ? Tu viendras tout de même au bourbier pour lit.
Paf ! nous y sommes. — Toi, l'abeille blanche
Qui ferais pâlir sur sa branche
La fleur d'argent de l'amandier ;
Toi, l'étoile à six rayons, l'étoile gravée
Dans un limpide cristal par le ciseau des fées ;

Toi, merveille d'art, bijou incomparable,
Oeuvre de l'orfèvre des nuées,
Toi, l'éclat, la gemme vive
Qui fait du diamant un jaloux,
Toi, la neige, te voilà noyée dans la fosse à fumier
Avec crottins de l'âne et fiente de la truie.

Pour te retirer du bourbier, ô fleur de neige,
Pour revenir la blanche étoile,
Purifiée, limpide et belle,
Que te faut-il ? Un rayon de soleil,
Baiser qui te boira. Puis tu seras élevée
De la fange, là-haut, dans le sein des nuages dorés.

Mais, pour le repêcher dans l'infection,
Où donc es le soleil qu'attend
Le naufragé de la misère ?
Où donc est le soleil qui ferait
S'élever l'abruti ? Où est-il le rayon de flamme
Assez chaud pour restaurer l'aile cassée de l'âme ??

 

 

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