AURORE. — J'ai lu, je ne sais où, l'histoire d'un original dont l'esprit de travers ne pouvait s'accommoder des choses faciles. Pour arriver au résultat le plus simple, il lui fallait des moyens dont l'extravagance excitait la risée de tous. Un jour, voulant faire rôtir une alouette, imaginez ce dont il s'avisa ? Je vous le donne en dix, je vous le donne en cent ! Mais bah ! Vous ne le trouveriez pas. Figurez-vous donc qu'il construisit une machine compliquée avec force rouages, cordes, poulies, contre-poids ; et le tout, s'ébranlant, allait et revenait, montait et descendait. C'était à devenir sourd du fracas des ressorts et du grincement des roues mordant l'une dans l'autre. La maison tremblait de la chute des contre-poids.

MARIE. — Mais à quoi bon cette machine ? Servait-elle au moins à faire tourner l'alouette devant le feu pour la rôtir ?

AURORE. — Allons donc ! C'eût été trop simple. Elle servait à faire tourner le feu devant l'alouette. Les tisons allumés, le foyer, la cheminée, pesamment entraînés par l'énorme machine, tournaient tout d'une pièce autour du modeste gibier, immobile sur sa broche.

Augustine et Claire partirent ici d'un grand éclat de rire ; le feu tournant autour de l'alouette leur semblait le comble de la déraison.

AURORE. — Vous riez, mes filles, de cette idée extravagante, mais prenez garde vous aussi, sans vous en douter, vous faites tourner les tisons, le foyer, la maison tout entière autour de l'alouette.

CLAIRE. — Ah ! Par exemple ! Telle folie ne nous est jamais venue à l'esprit.

AURORE. — Écoutez d'abord, et puis vous jugerez. Vous dites du Soleil qu'il se lève et qu'il se couche. Il se lève à l'orient, monte radieux au plus haut du ciel, où il arrive à midi ; puis il redescend des hauteurs de la voûte céleste, pour disparaître à l'occident et continuer, de l'autre côté de la Terre, son voyage circulaire de chaque jour. Ce que vous dites du Soleil, vous le dites aussi des étoiles. Vous croyez qu'elles marchent d'orient en occident ; ou plutôt vous vous figurez que la coupole du ciel tourne tout d'une pièce autour de la Terre, centre du monde entraînant avec elle, dans son mouvement, la multitude des étoiles, qui s'y trouvent fixées comme des étincelles d'or.

MARIE. — Mais tout le monde voit fort clairement le Soleil se lever d'un côté du ciel, monter, puis redescendre du côté opposé. La Lune en fait autant, ainsi que les étoiles.

AURORE. — J'en conviens, les choses semblent se passer de la sorte. Cependant faut-il en croire ces apparences et dire que le Soleil et les étoiles tournent en effet autour de nous ? Si le Soleil, qui est à trente-quatre millions de lieues de la Terre, devait chaque jour faire le tour de notre globe, savez-vous le chemin qu'il aurait à parcourir par minute ? Plus de cent mille lieues.

Cette incompréhensible vitesse n'est rien encore. Les étoiles sont autant de soleils, comparables au nôtre pour le volume et l'éclat ; seulement elles sont beaucoup plus éloignées, et c'est ce qui nous les fait paraître si petites. La plus voisine de nous est environ trente mille fois plus éloignée que le Soleil. Elle devrait donc, pour faire le tour de la Terre en un jour, parcourir par minute trente mille fois cent mille lieues. Et que serait-ce pour d'autres étoiles dix fois, cent fois, mille fois plus éloignées, et qui toutes cependant devraient accomplir leur voyage autour de la Terre exactement en vingt-quatre heures !

Augustine était comme hébétée en écoutant ces formidables nombres qui lui troublaient l'esprit ; Claire et Marie, plus familiarisées avec les chiffres, comprenaient mieux et laissaient lire sur leur visage le plus profond étonnement.

AURORE. — Oui, mes enfants, voilà les vitesses impossibles, inconcevables, que devraient avoir le Soleil et les étoiles pour tourner autour de nous comme les apparences nous le font croire. Ce n'est pas tout. Rappelez-vous la grosseur prodigieuse du Soleil. Vous voulez que lui, le géant du ciel, le colosse devant lequel la Terre n'est qu'une motte d'argile, roule dans l'espace, avec une vitesse épouvantable, pour distribuer à notre tout petit globe la lumière et la chaleur ! Songez donc aux trois sacs de blé et au grain tout seul. Si quelqu'une de nos machines devait faire mouvoir l'un autour de l'autre, serait-ce l'énorme tas qu'il conviendrait de faire voyager autour du grain ; ne serait-ce pas le grain autour du tas ? Supposez-vous au sublime Mécanicien de la création une maladresse que nous n'aurions pas nous-mêmes ? Voulez-vous que mille et mille autres soleils, tout aussi gigantesques et immensément plus éloignés, que les étoiles, en un mot, accomplissent aussi, avec des vitesses croissantes, suivant la distance, un voyage quotidien autour de l'humble boule terrestre ? Non ! Non ! Ce mécanisme est contraire à la raison ; l'admettre, c'est vouloir précisément faire tourner les tisons, le foyer, la maison tout entière autour d'un oisillon embroché.

MARIE. — Le simple bon sens veut que le grain de blé se meuve autour du grand tas des trois sacs ; que l'alouette tourne devant le foyer. De même, la Terre doit tourner, et non le Soleil. Mais comment alors le Soleil et les autres astres semblent-ils faire le tour de la Terre, en se levant d'un côté du ciel pour se coucher du côté opposé ?

AURORE. — C'est de la plus grande simplicité. La Terre tourne devant le Soleil de manière à présenter successivement ses différentes parties aux rayons de l'astre ; elle pirouette sur elle-même et fait un tour complet toutes les vingt-quatre heures. Le mouvement de sa rotation est dirigé d'occident en orient, en sens inverse du parcours apparent du Soleil, que nous voyons se lever à l'orient et se coucher à l'occident. Avec cela, tout s'explique sans difficulté.

AURORE. — Laissez-moi d'abord vous rappeler une observation que ne manque pas de faire toute personne voyageant en chemin de fer. Les arbres du bord de la route, les poteaux, les haies, les maisons, semblent se mouvoir et courir en sens inverse du train.

AUGUSTINE. — Je sais ce que vous voulez dire. La première fois que j'ai été en chemin de fer, il me semblait fort bien que les arbres marchaient. Ceux du bord du chemin s'en allaient vite, vite ; plus loin, les grands peupliers, rangés en longues files, s'en allaient en balançant leurs cimes, qui paraissaient me dire adieu. Les champs tournaient en rond, les maisons s'enfuyaient. Mais, en regardant mieux, je me suis bientôt aperçue que nous marchions nous-mêmes et que le reste était immobile. Comme c'est étrange ! On voit courir ce qui réellement ne bouge pas.

AURORE. — Lorsque nous sommes commodément assises sur la banquette de la voiture, sans aucun effort de notre part pour avancer, comment pouvons-nous juger de notre déplacement si ce n'est au moyen de la position que nous occupons par rapport aux objets qui nous entourent ? Nous avons connaissance du chemin que nous faisons par le changement continuel des objets en vue et non par le sentiment de fatigue, puisque nous ne remuons pas les jambes. Mais les objets et les personnes qui nous entourent de plus près et sont toujours sous nos regards, nos compagnons de voyage et l'ameublement de la voiture, restent par rapport à nous dans la même position. Le voisin de gauche est toujours à gauche, le voisin d'en face est toujours en face. Cette immobilité apparente de tout ce qui se trouve dans la voiture nous fait perdre conscience de notre propre mouvement ; alors nous nous jugeons immobiles et nous croyons voir fuir en sens inverse les objets extérieurs, sans cesse renouvelés pour le regard. Que le train s'arrête, et aussitôt arbres et maisons cessent de cheminer parce que nous n'avons plus de point de vue changeant. Une simple voiture traînée par des chevaux, un bateau que le courant du fleuve emporte, se prêtent également à la même illusion. Toutes les fois enfin qu'un mouvement assez doux nous emporte, nous perdons plus ou moins conscience de ce mouvement, et les objets d'alentour, en réalité immobiles, nous paraissent se mouvoir dans une direction contraire.

AUGUSTINE. — Sans pouvoir bien me l'expliquer encore, je vois que c'est ainsi. Nous cheminons et nous croyons voir cheminer les autres. Plus nous allons vite, plus aussi ce qui nous entoure paraît aller vite.

AURORE. —. Revenons à la Terre. Elle tourne sur elle-même, vous disais-je, d'occident en orient, et fait un tour entier juste en vingt-quatre heures. La boule terrestre, qui nous emporte dans sa rotation, est comparable au convoi du chemin de fer ; le Soleil, les étoiles et les divers astres du firmament sont comparables aux arbres, aux maisons, aux poteaux qui bordent la voie. Comme il n'y a dans le mouvement de la Terre ni cahot ni heurt d'aucune sorte, et que les objets de notre voisinage sont toujours par rapport à nous dans la même situation, nous n'avons en rien conscience de ce mouvement, si rapide qu'il soit. Aussi, à moins qu'une laborieuse réflexion ne vienne nous avertir du contraire, nous croyons fermement être immobiles, tandis que les divers corps du firmament nous paraissent se mouvoir eux-mêmes et tourner en sens inverse de notre propre déplacement, c'est-à-dire de l'orient à l'occident. La rotation du ciel et de ses astres autour de la Terre n'est donc qu'une illusion, absolument pareille à celle qui nous montre les arbres de la campagne fuyant en sens inverse du train qui nous emporte sur la voie ferrée.

CLAIRE. — Je comprends. La Terre tourne et nous tournons avec elle. Par suite de ce mouvement, le Soleil, les étoiles et tous les astres nous paraissent défiler en sens contraire, comme défilent les arbres, les maisons, les champs, quand nous sommes en chemin de fer. Puisque le Soleil semble faire le tour de la Terre en vingt-quatre heures d'orient en occident, c'est la preuve que la Terre tourne sur elle-même en vingt-quatre heures d'occident en orient.

MARIE. — Je comprends très-bien aussi, mais une difficulté m'embarrasse. Si toutes les vingt-quatre heures la Terre fait un tour sur elle-même, dans la moitié de ce temps nous devons faire un demi-tour avec la boule qui nous porte, et nous trouver dans une position renversée. En ce moment, nous avons la tête en haut, les pieds en bas ; douze heures plus tard, ce sera le contraire : nous aurons la tête en bas et les pieds en haut. Nous sommes droites, nous serons renversées. Dans cette position incommode, pourquoi le malaise ne nous saisit-il pas ; comment ne sommes-nous pas précipitées ? Pour ne pas tomber, ce me semble, il faudrait se cramponner au sol en désespérées.

AURORE. — Votre observation est juste, mais dans une certaine mesure. Oui, il est vrai que dans douze heures, à partir de ce moment, nous serons .dans une position inverse de la présente nous tournerons la tête du côté de l'espace où maintenant nous tournons les pieds. Mais, malgré ce renversement, il n'y aura pour nous aucun danger de chute, ni même le moindre inconvénient de n'importe quelle nature, car nous aurons toujours la tête vers le ciel, puisque le ciel entoure le globe terrestre de partout ; nous aurons enfin toujours les pieds posés sur le sol. Eh bien, je vous l'ai déjà dit : tomber, c'est se précipiter à terre, et non s'élancer dans l'étendue environnante. S'il vous paraît tout simple que nous ne nous élancions pas vers le ciel qui est au-dessus de nous, pourquoi voulez-vous que nous nous précipitions vers le ciel opposé ? Tomber vers ce ciel opposé, ce serait s'élever, comme s'élève ici l'alouette, qui d'un coup d'aile monte et plane au-dessus des sillons. Dans l'étendue qui nous environne, il n'y a ni haut ni bas, ni droite ni gauche, à proprement parler ; en tous les pays du monde, le bas. C'est la terre, et le haut, c'est le ciel. Or, comme, malgré toutes les évolutions de notre globe, nous sommes toujours à terre, les pieds contre le sol, la tête vers le ciel, nous nous trouvons toujours dans une position droite, sans malaise aucun, sans danger d'être précipitées.

MARIE. — Ces raisons, je les comprends ; avec tout cela, j'ai de la peine à me figurer ce renversement dont nous ne nous apercevons même pas.

AURORE. — Le temps et la réflexion éclairciront ce qu'il peut y avoir encore d'obscur pour vous.

AUGUSTINE. — Tourne-t-elle bien vite, la boule terrestre ?

AURORE. — En vingt-quatre heures, elle fait un tour sur elle-même. Alors les points de la surface qui font le plus grand chemin, ceux du milieu, parcourent, dans le même temps, un cercle égal au circuit de la Terre, c'est-à-dire quarante millions de mètres ou dix mille lieues. Leur vitesse est ainsi de 416 lieues par heure, ou bien de 462 mètres par seconde. C'est à peu près la vitesse du boulet au sortir de la gueule du canon ; c'est trente fois environ la vitesse de la locomotive la plus rapide. Montagnes, plaines, mers, tout court à la fois sur un cercle toujours recommencé, avec ce prodigieux élan.

AUGUSTINE. — Et pourtant tout nous semble en repos.

Le soir, en cherchant son dé, Augustine trouva sous ses doigts la Terre, qui s'était perdue dans un pli de la poche. Elle sortit le grain de froment et resta toute pensive. Le grain de blé et les quatorze décalitres, l'humble Terre et l'énorme Soleil, lui revenaient en mémoire.

Le lendemain, la conversation revint sur le Soleil. Dans l'intervalle, toutes avaient réfléchi sur la comparaison d'Aurore, et, à mesure que les idées devenaient plus nettes, leur imagination restait confondue et comme effrayée. Marie demanda quelques nouveaux détails ; elle craignait quelque exagération involontaire.

AURORE. — Non, ma fille, ma comparaison n'a rien d'exagéré. Si l'on représente la grosseur de la Terre par un grain de blé, celle du Soleil doit être représentée par quatorze décalitres, ainsi que je l'ai fait hier. Un tout petit calcul le prouve. Les astronomes nous enseignent que le Soleil est 1,400,000 fois aussi gros que la Terre. Si je m'étais bornée à vous citer ce nombre, certainement vous n'en auriez pas compris l'énorme signification. Les chiffres parlent peu à vos jeunes intelligences, qui facilement s'égarent dans la queue de zéros des millions. Je traduis donc en grains de blé le résultat des astronomes.

Pour remplir la capacité appelée litre, il faut environ 10,000 grains de froment. Si vous avez jamais la patience de compter les grains nécessaires pour remplir un verre, et si vous cherchez après combien de fois le litre contient le plein verre, vous arriverez à ce résultat que d'autres, bien, avant nous, ont constaté. Pour remplir ma grande mesure d'hier, le décalitre enfin, qui vaut 10 litres, il faut 10 fois plus de froment ou 100,000 grains. Et pour remplir 14 décalitres, il en faut 14 fois plus ou 1,400,000 grains. Prenez la craie et vérifiez ces nombres au tableau noir.

Le calcul fait et bien compris de toutes, Aurore continua

— Le Soleil est 1,400,000 fois aussi grand que la Terre. Il est donc représenté par 1,400,000 grains ou ar 14 décalitres quand la Terre est représentée par un seul grain.

MARIE. — Rien de plus exact. Une chose cependant m'embarrasse encore : notre calcul est basé sur ce que les astronomes nous disent de la grandeur du Soleil. Cette grandeur, comment peuvent-ils la connaître ?

AURORE. — Ils la déterminent par les procédés de la géométrie.

AUGUSTINE. — Mon frère l'étudie, la géométrie il fait sur le papier des ronds et des barres où il met des lettres ; puis il réfléchit beaucoup, il efface, il recommence. J'ai ouvert son livre ; je n'y ai rien compris du tout.

AURORE. — Cela ne m'étonne pas : l'austère science n'est pas de votre âge. Aussi me bornerai-je à vous dire que la géométrie soumet au calcul les volumes, les superficies, les distances, comme nous calculons nous-mêmes la réponse d'un modeste problème d'arithmétique. Elle fait connaître aux astronomes la grandeur du Soleil comme s'il leur était possible de mesurer directement avec le mètre le contour de l'astre. Le résultat de ces savantes recherches est donc aussi digne de foi que la réponse d'un problème bien résolu.

AUGUSTINE. — J'ouvrirai désormais avec plus de respect l'affreux livre de mon frère, puisqu'il nous enseigne toutes ces belles choses. Avec ses ronds et ses barres, la géométrie mesure-t-elle aussi la distance du Soleil ?

AURORE. — C'est pour elle un jeu, si incompréhensible que soit pour vous la possibilité d'un pareil travail. Elle nous dit que nous sommes éloignés du Soleil de 38 millions de lieues.

AUGUSTINE. — Ce doit être beaucoup, 38 millions de lieues.

AURORE. — Beaucoup, en effet. Si le Soleil, l'astre prodigieux par rapport auquel la Terre n'est qu'un misérable point sans valeur, se montre à nous comme un petit disque que vous compariez au rond d'un crible, il faut que son immensité d'ampleur soit réduite, par une immensité d'éloignement, aux faibles dimensions des apparences.

Les 38 millions de lieues qui nous séparent du Soleil représentent 3,800 fois le tour de la Terre, qui est de 10,000 lieues. Eh bien, un homme, bon marcheur, capable de parcourir tous les jours dix lieues, sans une journée de repos, mettrait environ trois ans pour faire le tour de la boule terrestre. Il lui faudrait alors près de douze mille ans pour se rendre de la Terre au Soleil, en supposant le parcours possible. La plus longue vie humaine est incomparablement trop courte pour qu'un voyage de cette longueur fût jamais accompli par un seul, et cent générations de cent années chacune, se succédant dans le trajet et réunissant leurs efforts, n'y suffiraient même pas.

CLAIRE. — Et la locomotive des chemins de fer, quel temps mettrait-elle à parcourir pareille distance ?

AURORE. — Vous rappelez-vous comme elle marche vite ?

CLAIRE. — Je l'ai bien vu, le jour de mon voyage avec vous. Si l'on regarde dehors, le chemin semble fuir en arrière avec tant de rapidité, que cela vous fait peur.

AURORE. — La locomotive de notre voyage cheminait à raison de dix lieues par heure environ. Eh bien, supposons une locomotive qui ne s'arrête jamais et possède une vitesse plus grande encore, celle de quinze lieues par heure. Ainsi lancée, la machine se transporterait, en moins d'une journée, d'un bout à l'autre de la France ; et cependant, pour franchir la distance de la Terre au Soleil, elle mettrait plus de trois siècles. Pour un pareil trajet, la machine la plus rapide qui soit sortie des mains de l'homme n'est donc guère qu'un lourd colimaçon à qui l'ambition viendrait de faire le tour du monde.

AUGUSTINE. — Oh ! Mon Dieu !

AURORE. — Oui, mon enfant, dites : Oh ! Mon Dieu ! Car toute intelligence est éperdue en songeant à l'inconcevable grosseur et à la prodigieuse distance du Soleil ; dites : Oh ! Mon Dieu ! Que vous êtes grand, vous qui de rien avez créé le Soleil et la Terre !

AURORE. — J'ai lu, je ne sais où, l'histoire d'un original dont l'esprit de travers ne pouvait s'accommoder des choses faciles. Pour arriver au résultat le plus simple, il lui fallait des moyens dont l'extravagance excitait la risée de tous. Un jour, voulant faire rôtir une alouette, imaginez ce dont il s'avisa ? Je vous le donne en dix, je vous le donne en cent ! Mais bah ! Vous ne le trouveriez pas. Figurez-vous donc qu'il construisit une machine compliquée avec force rouages, cordes, poulies, contre-poids ; et le tout, s'ébranlant, allait et revenait, montait et descendait. C'était à devenir sourd du fracas des ressorts et du grincement des roues mordant l'une dans l'autre. La maison tremblait de la chute des contre-poids.

MARIE. — Mais à quoi bon cette machine ? Servait-elle au moins à faire tourner l'alouette devant le feu pour la rôtir ?

AURORE. — Allons donc ! C'eût été trop simple. Elle servait à faire tourner le feu devant l'alouette. Les tisons allumés, le foyer, la cheminée, pesamment entraînés par l'énorme machine, tournaient tout d'une pièce autour du modeste gibier, immobile sur sa broche.

Augustine et Claire partirent ici d'un grand éclat de rire ; le feu tournant autour de l'alouette leur semblait le comble de la déraison.

AURORE. — Vous riez, mes filles, de cette idée extravagante, mais prenez garde vous aussi, sans vous en douter, vous faites tourner les tisons, le foyer, la maison tout entière autour de l'alouette.

CLAIRE. — Ah ! Par exemple ! Telle folie ne nous est jamais venue à l'esprit.

AURORE. — Écoutez d'abord, et puis vous jugerez. Vous dites du Soleil qu'il se lève et qu'il se couche. Il se lève à l'orient, monte radieux au plus haut du ciel, où il arrive à midi ; puis il redescend des hauteurs de la voûte céleste, pour disparaître à l'occident et continuer, de l'autre côté de la Terre, son voyage circulaire de chaque jour. Ce que vous dites du Soleil, vous le dites aussi des étoiles. Vous croyez qu'elles marchent d'orient en occident ; ou plutôt vous vous figurez que la coupole du ciel tourne tout d'une pièce autour de la Terre, centre du monde entraînant avec elle, dans son mouvement, la multitude des étoiles, qui s'y trouvent fixées comme des étincelles d'or.

MARIE. — Mais tout le monde voit fort clairement le Soleil se lever d'un côté du ciel, monter, puis redescendre du côté opposé. La Lune en fait autant, ainsi que les étoiles.

AURORE. — J'en conviens, les choses semblent se passer de la sorte. Cependant faut-il en croire ces apparences et dire que le Soleil et les étoiles tournent en effet autour de nous ? Si le Soleil, qui est à trente-quatre millions de lieues de la Terre, devait chaque jour faire le tour de notre globe, savez-vous le chemin qu'il aurait à parcourir par minute ? Plus de cent mille lieues.

Cette incompréhensible vitesse n'est rien encore. Les étoiles sont autant de soleils, comparables au nôtre pour le volume et l'éclat ; seulement elles sont beaucoup plus éloignées, et c'est ce qui nous les fait paraître si petites. La plus voisine de nous est environ trente mille fois plus éloignée que le Soleil. Elle devrait donc, pour faire le tour de la Terre en un jour, parcourir par minute trente mille fois cent mille lieues. Et que serait-ce pour d'autres étoiles dix fois, cent fois, mille fois plus éloignées, et qui toutes cependant devraient accomplir leur voyage autour de la Terre exactement en vingt-quatre heures !

Augustine était comme hébétée en écoutant ces formidables nombres qui lui troublaient l'esprit ; Claire et Marie, plus familiarisées avec les chiffres, comprenaient mieux et laissaient lire sur leur visage le plus profond étonnement.

AURORE. — Oui, mes enfants, voilà les vitesses impossibles, inconcevables, que devraient avoir le Soleil et les étoiles pour tourner autour de nous comme les apparences nous le font croire. Ce n'est pas tout. Rappelez-vous la grosseur prodigieuse du Soleil. Vous voulez que lui, le géant du ciel, le colosse devant lequel la Terre n'est qu'une motte d'argile, roule dans l'espace, avec une vitesse épouvantable, pour distribuer à notre tout petit globe la lumière et la chaleur ! Songez donc aux trois sacs de blé et au grain tout seul. Si quelqu'une de nos machines devait faire mouvoir l'un autour de l'autre, serait-ce l'énorme tas qu'il conviendrait de faire voyager autour du grain ; ne serait-ce pas le grain autour du tas ? Supposez-vous au sublime Mécanicien de la création une maladresse que nous n'aurions pas nous-mêmes ? Voulez-vous que mille et mille autres soleils, tout aussi gigantesques et immensément plus éloignés, que les étoiles, en un mot, accomplissent aussi, avec des vitesses croissantes, suivant la distance, un voyage quotidien autour de l'humble boule terrestre ? Non ! Non! Ce mécanisme est contraire à la raison ; l'admettre, c'est vouloir précisément faire tourner les tisons, le foyer, la maison tout entière autour d'un oisillon embroché.

MARIE. — Le simple bon sens veut que le grain de blé se meuve autour du grand tas des trois sacs ; que l'alouette tourne devant le foyer. De même, la Terre doit tourner, et non le Soleil. Mais comment alors le Soleil et les autres astres semblent-ils faire le tour de la Terre, en se levant d'un côté du ciel pour se coucher du côté opposé ?

AURORE. — C'est de la plus grande simplicité. La Terre tourne devant le Soleil de manière à présenter successivement ses différentes parties aux rayons de l'astre ; elle pirouette sur elle-même et fait un tour complet toutes les vingt-quatre heures. Le mouvement de sa rotation est dirigé d'occident en orient, en sens inverse du parcours apparent du Soleil, que nous voyons se lever à l'orient et se coucher à l'occident. Avec cela, tout s'explique sans difficulté.

AURORE. — Laissez-moi d'abord vous rappeler une observation que ne manque pas de faire toute personne voyageant en chemin de fer. Les arbres du bord de la route, les poteaux, les haies, les maisons, semblent se mouvoir et courir en sens inverse du train.

AUGUSTINE. Je sais ce que vous voulez dire. La première fois que j'ai été en chemin de fer, il me semblait fort bien que les arbres marchaient. Ceux du bord du chemin s'en allaient vite, vite ; plus loin, les grands peupliers, rangés en longues files, s'en allaient en balançant leurs cimes, qui paraissaient me dire adieu. Les champs tournaient en rond, les maisons s'enfuyaient. Mais, en regardant mieux, je me suis bientôt aperçue que nous marchions nous-mêmes et que le reste était immobile. Comme c'est étrange ! On voit courir ce qui réellement ne bouge pas.

AURORE. — Lorsque nous sommes commodément assises sur la banquette de la voiture, sans aucun effort de notre part pour avancer, comment pouvons-nous juger de notre déplacement si ce n'est au moyen de la position que nous occupons par rapport aux objets qui nous entourent ? Nous avons connaissance du chemin que nous faisons par le changement continuel des objets en vue et non par le sentiment de fatigue, puisque nous ne remuons pas les jambes. Mais les objets et les personnes qui nous entourent de plus près et sont toujours sous nos regards, nos compagnons de voyage et l'ameublement de la voiture, restent par rapport à nous dans la même position. Le voisin de gauche est toujours à gauche, le voisin d'en face est toujours en face. Cette immobilité apparente de tout ce qui se trouve dans la voiture nous fait perdre conscience de notre propre mouvement ; alors nous nous jugeons immobiles et nous croyons voir fuir en sens inverse les objets extérieurs, sans cesse renouvelés pour le regard. Que le train s'arrête, et aussitôt arbres et maisons cessent de cheminer parce que nous n'avons plus de point de vue changeant. Une simple voiture traînée par des chevaux, un bateau que le courant du fleuve emporte, se prêtent également à la même illusion. Toutes les fois enfin qu'un mouvement assez doux nous emporte, nous perdons plus ou moins conscience de ce mouvement, et les objets d'alentour, en réalité immobiles, nous paraissent se mouvoir dans une direction contraire.

AUGUSTINE. — Sans pouvoir bien me l'expliquer encore, je vois que c'est ainsi. Nous cheminons et nous croyons voir cheminer les autres. Plus nous allons vite, plus aussi ce qui nous entoure paraît aller vite.

AURORE. —. Revenons à la Terre. Elle tourne sur elle-même, vous disais-je, d'occident en orient, et fait un tour entier juste en vingt-quatre heures. La boule terrestre, qui nous emporte dans sa rotation, est comparable au convoi du chemin de fer ; le Soleil, les étoiles et les divers astres du firmament sont comparables aux arbres, aux maisons, aux poteaux qui bordent la voie. Comme il n'y a dans le mouvement de la Terre ni cahot ni heurt d'aucune sorte, et que les objets de notre voisinage sont toujours par rapport à nous dans la même situation, nous n'avons en rien conscience de ce mouvement, si rapide qu'il soit. Aussi, à moins qu'une laborieuse réflexion ne vienne nous avertir du contraire, nous croyons fermement être immobiles, tandis que les divers corps du firmament nous paraissent se mouvoir eux-mêmes et tourner en sens inverse de notre propre déplacement, c'est-à-dire de l'orient à l'occident. La rotation du ciel et de ses astres autour de la Terre n'est donc qu'une illusion, absolument pareille à celle qui nous montre les arbres de la campagne fuyant en sens inverse du train qui nous emporte sur la voie ferrée.

CLAIRE. — Je comprends. La Terre tourne et nous tournons avec elle. Par suite de ce mouvement, le Soleil, les étoiles et tous les astres nous paraissent défiler en sens contraire, comme défilent les arbres, les maisons, les champs, quand nous sommes en chemin de fer. Puisque le Soleil semble faire le tour de la Terre en vingt-quatre heures d'orient en occident, c'est la preuve que la Terre tourne sur elle-même en vingt-quatre heures d'occident en orient.

MARIE. — Je comprends très-bien aussi, mais une difficulté m'embarrasse. Si toutes les vingt-quatre heures la Terre fait un tour sur elle-même, dans la moitié de ce temps nous devons faire un demi-tour avec la boule qui nous porte, et nous trouver dans une position renversée. En ce moment, nous avons la tête en haut, les pieds en bas ; douze heures plus tard, ce sera le contraire : nous aurons la tête en bas et les pieds en haut. Nous sommes droites, nous serons renversées. Dans cette position incommode, pourquoi le malaise ne nous saisit-il pas ; comment ne sommes-nous pas précipitées ? Pour ne pas tomber, ce me semble, il faudrait se cramponner au sol en désespérées.

AURORE. — Votre observation est juste, mais dans une certaine mesure. Oui, il est vrai que dans douze heures, à partir de ce moment, nous serons .dans une position inverse de la présente nous tournerons la tête du côté de l'espace où maintenant nous tournons les pieds. Mais, malgré ce renversement, il n'y aura pour nous aucun danger de chute, ni même le moindre inconvénient de n'importe quelle nature, car nous aurons toujours la tête vers le ciel, puisque le ciel entoure le globe terrestre de partout ; nous aurons enfin toujours les pieds posés sur le sol. Eh bien, je vous l'ai déjà dit : tomber, c'est se précipiter à terre, et non s'élancer dans l'étendue environnante. S'il vous paraît tout simple que nous ne nous élancions pas vers le ciel qui est au-dessus de nous, pourquoi voulez-vous que nous nous précipitions vers le ciel opposé ? Tomber vers ce ciel opposé, ce serait s'élever, comme s'élève ici l'alouette, qui d'un coup d'aile monte et plane au-dessus des sillons. Dans l'étendue qui nous environne, il n'y a ni haut ni bas, ni droite ni gauche, à proprement parler ; en tous les pays du monde, le bas. C'est la terre, et le haut, c'est le ciel. Or, comme, malgré toutes les évolutions de notre globe, nous sommes toujours à terre, les pieds contre le sol, la tête vers le ciel, nous nous trouvons toujours dans une position droite, sans malaise aucun, sans danger d'être précipitées.

MARIE. — Ces raisons, je les comprends ; avec tout cela, j'ai de la peine à me figurer ce renversement dont nous ne nous apercevons même pas.

AURORE. — Le temps et la réflexion éclairciront ce qu'il peut y avoir encore d'obscur pour vous.

AUGUSTINE. — Tourne-t-elle bien vite, la boule terrestre ?

AURORE. — En vingt-quatre heures, elle fait un tour sur elle-même. Alors les points de la surface qui font le plus grand chemin, ceux du milieu, parcourent, dans le même temps, un cercle égal au circuit de la Terre, c'est-à-dire quarante millions de mètres ou dix mille lieues. Leur vitesse est ainsi de 416 lieues par heure, ou bien de 462 mètres par seconde. C'est à peu près la vitesse du boulet au sortir de la gueule du canon ; c'est trente fois environ la vitesse de la locomotive la plus rapide. Montagnes, plaines, mers, tout court à la fois sur un cercle toujours recommencé, avec ce prodigieux élan.

AUGUSTINE. — Et pourtant tout nous semble en repos. AURORE. — Sans les ébranlements de la voiture, ne se croirait-on pas en repos quand le train du chemin de fer nous emporte avec une effrayante rapidité ? Eh bien, le mouvement si rapide de la Terre est en même temps si doux, qu'il est impossible d'en être averti, si ce n'est par le déplacement apparent des astres.

CLAIRE. — En s'élevant à une certaine hauteur avec un ballon, on doit voir la terre rouler en dessous. Les mers et les îles, les continents et leurs montagnes, doivent successivement venir se placer sous les yeux de l'observateur, qui, en vingt-quatre heures, parcourt du regard le tour entier de la Terre. Quel magnifique spectacle cela doit être. ! Quel voyage si merveilleux et si peu fatigant ! Au moment où la rotation ramène le pays que l'on habite, on se laisse descendre. Et c'est fait: en vingt-quatre heures, sans changer de place, on a vu le monde entier.

AURORE. — Votre merveilleux voyage, ma chère enfant, n'a qu'un défaut, mais très-grave il est absolument impossible. En s'élevant dans les hauteurs de l'air avec un ballon, il semble tout d'abord qu'on devrait voir rouler la boule du monde et passer sous ses pieds les terres et les mers. Rien de pareil n'a lieu, car l'air tourne avec la boule terrestre et entraîne le ballon dans la rotation générale, au lieu de le laisser en place, comme il le faudrait, pour que l'observateur eût successivement sous les yeux les diverses régions de la Terre.

CLAIRE. — C'est bien dommage.

AURORE. — Si c'était possible, on aurait là, j'en conviens, une admirable manière de voir du pays. En ce lieu où nous sommes actuellement nous-mêmes, d'autres peuples vont venir, amenés par la rotation ; des mers, des régions lointaines, des montagnes neigeuses, vont prendre notre place ; et demain, à la même heure, nous serons de retour ici.

Assistons en imagination à ce spectacle, puisque nous ne pouvons le faire en réalité. — Où nous causons maintenant, il passera d'abord la mer, le sombre Atlantique, qui remplacera notre conversation par la grande voix de ses flots. Dans moins d'une heure, l'océan sera ici. Quelque grand vaisseau de guerre, avec sa triple rangée de canons, viendra flotter peut-être, toutes voiles au vent, au point que nous occupons.

La mer est passée. Ce sont maintenant l'Amérique du Nord, les grands lacs du Canada, et les interminables prairies où les Indiens à peau rouge chassent les bisons. La mer recommence, bien plus large que l'Atlantique elle met près de sept heures à défiler. Qu'est-ce que cette traînée d'îles où des pêcheurs empaquetés de fourrures font sécher des harengs ? — Ce sont les Kouriles, au sud du Kamtchatka. Elles passent vite ; à peine avons-nous le temps de leur donner un coup d'oil.

C'est à présent le tour des faces jaunes, des Mongols et des Chinois, aux yeux obliques. Oh ! Que de choses heureuses il y aurait à voir ici ! Mais la boule tourne toujours, et la Chine est déjà loin.

Les plateaux sablonneux de l'Asie centrale, des montagnes plus hautes que les nuages, viennent après. Voici les pâturages des Tartares, où hennissent des troupeaux de cavales ; voici les plaines herbues de la Caspienne, avec les Cosaques au nez camus ; puis la Russie méridionale, l'Autriche, l'Allemagne, la Suisse, la France. La Terre a fait un tour.

AUGUSTINE. — Ah ! Si c'était possible, comme j'aimerais à voir ce défilé du monde, avec le ballon dont parlait Claire !

AURORE. — Sans les ébranlements de la voiture, ne se croirait-on pas en repos quand le train du chemin de fer nous emporte avec une effrayante rapidité ? Eh bien, le mouvement si rapide de la Terre est en même temps si doux, qu'il est impossible d'en être averti, si ce n'est par le déplacement apparent des astres.

CLAIRE. — En s'élevant à une certaine hauteur avec un ballon, on doit voir la terre rouler en dessous. Les mers et les îles, les continents et leurs montagnes, doivent successivement venir se placer sous les yeux de l'observateur, qui, en vingt-quatre heures, parcourt du regard le tour entier de la Terre. Quel magnifique spectacle cela doit être. ! Quel voyage si merveilleux et si peu fatigant ! Au moment où la rotation ramène le pays que l'on habite, on se laisse descendre. Et c'est fait: en vingt-quatre heures, sans changer de place, on a vu le monde entier.

AURORE. — Votre merveilleux voyage, ma chère enfant, n'a qu'un défaut, mais très-grave il est absolument impossible. En s'élevant dans les hauteurs de l'air avec un ballon, il semble tout d'abord qu'on devrait voir rouler la boule du monde et passer sous ses pieds les terres et les mers. Rien de pareil n'a lieu, car l'air tourne avec la boule terrestre et entraîne le ballon dans la rotation générale, au lieu de le laisser en place, comme il le faudrait, pour que l'observateur eût successivement sous les yeux les diverses régions de la Terre.

CLAIRE. — C'est bien dommage.

AURORE. — Si c'était possible, on aurait là, j'en conviens, une admirable manière de voir du pays. En ce lieu où nous sommes actuellement nous-mêmes, d'autres peuples vont venir, amenés par la rotation ; des mers, des régions lointaines, des montagnes neigeuses, vont prendre notre place ; et demain, à la même heure, nous serons de retour ici.

Assistons en imagination à ce spectacle, puisque nous ne pouvons le faire en réalité. — Où nous causons maintenant, il passera d'abord la mer, le sombre Atlantique, qui remplacera notre conversation par la grande voix de ses flots. Dans moins d'une heure, l'océan sera ici. Quelque grand vaisseau de guerre, avec sa triple rangée de canons, viendra flotter peut-être, toutes voiles au vent, au point que nous occupons.

La mer est passée. Ce sont maintenant l'Amérique du Nord, les grands lacs du Canada, et les interminables prairies où les Indiens à peau rouge chassent les bisons. La mer recommence, bien plus large que l'Atlantique elle met près de sept heures à défiler. Qu'est-ce que cette traînée d'îles où des pêcheurs empaquetés de fourrures font sécher des harengs ? — Ce sont les Kouriles, au sud du Kamtchatka. Elles passent vite ; à peine avons-nous le temps de leur donner un coup d'oil.

C'est à présent le tour des faces jaunes, des Mongols et des Chinois, aux yeux obliques. Oh ! Que de choses heureuses il y aurait à voir ici ! Mais la boule tourne toujours, et la Chine est déjà loin.

Les plateaux sablonneux de l'Asie centrale, des montagnes plus hautes que les nuages, viennent après. Voici les pâturages des Tartares, où hennissent des troupeaux de cavales ; voici les plaines herbues de la Caspienne, avec les Cosaques au nez camus ; puis la Russie méridionale, l'Autriche, l'Allemagne, la Suisse, la France. La Terre a fait un tour.

AUGUSTINE. — Ah ! Si c'était possible, comme j'aimerais à voir ce défilé du monde, avec le ballon dont parlait Claire !

source : Jean-Henri Fabre, Aurore, 1874