Les Acridiens - Leur rôle - L'Appareil sonore de Jean-Henri FABRE : Souvenirs entomologiques

LES ACRIDIENS : LEUR RÔLE — L'APPAREIL SONORE

« Demain, avant que le soleil soit trop chaud, soyez prêts, enfants ; nous allons aux Criquets. » Cet avis met la maisonnée en émoi à l'heure du coucher. Que voient-ils en rêve, mes petits collaborateurs ? Des ailes bleues, des ailes rouges, déployées soudain en éventail ; de longues pattes dentelées en scie, azurées ou roses, qui ruent entre nos doigts ; de grosses gigues, ressort qui fait bondir l'insecte ainsi qu'un projectile lancé par quelque catapulte de nains embusqués dans les gazons.

Ce qu'ils voient dans la douce lanterne magique du sommeil, il m'arrive aussi de le voir. En ses étapes extrêmes, la vie nous berce avec les mêmes naïvetés.

S'il est une chasse pacifique, peu compromettante, à la portée du vieil âge et de la prime jeunesse, c'est bien celle des Criquets. Ah ! les délicieuses matinées que nous lui devons ! Quels bons moments lorsque les mûres sont noires et permettent à mes aides de grappiller un peu dans les buissons ! Quelles mémorables excursions sur les pentes à gazon rare, dur, roussi par le soleil ! J'en garde, mes enfants en garderont tenace souvenir.

Petit Paul a les jarrets souples, la main leste, le regard perçant. Il inspecte les touffes d'immortelles où gravement médite la tête en pain de sucre du Truxale ; il scrute les broussailles d'où tout à coup, avec un essor d'oisillon surpris, s'envole le gros Criquet cendré. Profonde déception du chasseur qui, d'abord lancé à toutes jambes, s'arrête ébahi et regarde fuir au loin ce semblant d'alouette. Une autre fois il sera plus heureux. Nous ne rentrerons pas sans quelques-unes de ces magnifiques captures.

Plus jeune que son frère, Marie-Pauline épie patiemment le Criquet d'Italie, à ailes roses et pattes d'arrière carminées ; mais ses préférences sont pour un autre sauteur, le plus élégant en costume. A la naissance du dos, ce préféré se décore d'une croix de Saint-André que dessinent quatre traits blancs, obliques. Sa livrée a des plaques vert-de-gris, imitant la patine des médailles antiques. La main en l'air, prête à s'abattre, tout doucement elle se rapproche, s'abaisse. Pan ! ça y est. Vite un cornet pour recevoir la trouvaille, qui, présentée tête première à l'embouchure, s'engouffre d'un bon au fond de l'entonnoir.

Ainsi se gonflent, un à un les cornets ; ainsi se peuplent les boîtes. Avant que la chaleur soit intolérable, nous voilà riches de sujets variés qui, élevés en volière, nous apprendront peut-être quelque chose si nous savons les interroger. On rentre. A peu de frais, le Criquet vient de faire trois heureux.

La première question que j'adresse à mes pensionnaires est celle-ci : « Quel est votre rôle dans les champs ? » Vous êtes en général malfamés, je le sais ; les livres vous traitent de nuisibles. Ce reproche, le méritez-vous ? Je me permettrai d'en douter, exception faite, bien entendu, des terribles dévastateurs, fléau de l'Orient et de l'Afrique.

La mauvaise réputation de ces gros mangeurs a déteint sur vous tous, que j'entrevois, au contraire, bien plus utiles que malfaisants. Jamais, que je sache, le paysan de ces contrées-ci ne s'est plaint de vous. De quels dégâts pourrait-il vous accuser ?

Vous épointez les gramens coriaces, refusés du mouton ; vous préférez les maigres pelouses aux gras herbages des cultures ; vous pâturez le stérile où nul autre que vous ne trouverait à se nourrir ; vous vivez de ce qui serait inutilisable sans le concours de votre robuste estomac.

D'ailleurs, lorsque vous fréquentez les champs, la seule chose qui pourrait vous tenter, le blé en herbe, a depuis longtemps fourni son grain et disparu. S'il vous arrive de pénétrer dans les jardins et de les exploiter un peu, le méfait n'est pas abominable. On peut se consoler de quelque feuilles de salade ébréchées.

Mesurer l'importance des choses à la toise de son carré de navets est odieuse méthode, qui oublie l'essentiel en faveur d'un détail de rien. L'homme à courtes vues troublerait l'ordre de l'univers pour la conservation d'une douzaine de pruneaux. S'il s'occupe de l'insecte, il ne parle que d'extermination.

Heureusement ce n'est pas, ce ne sera jamais en son pouvoir. Voyez en effet, à quelles conséquences nous amènerait, par exemple, la disparition du Criquet, accusé de dérober quelques miettes aux biens de la terre.

En septembre et octobre, sous la conduite d'un enfant armé de deux longs roseaux, les troupeaux de dindons viennent dans les chaumes. L'étendue où la bande lentement divague en expectorant ses glou-glou est aride, nue, calcinée par le soleil. Tout au plus quelques chardons dépenaillés y dressent leurs derniers pompons. Que font ces oiseaux en semblable désert, suant la famine ?

Ils s'y engraissent pour glorifier la table patriarcale de la Noël, ils y prennent chair ferme et savoureuse. Avec quoi, s'il vous plaît ? Avec les Criquets, dont le jabot délicieusement se gonfle, happés de-ci, de-là. De cette manne automnale, ne coûtant rien et de haut goût, s'élabore en partie, se perfectionne le succulent rôti de la soirée où il se mange tant.

Quand elle vagabonde dans les alentours de la ferme, avec des grincements de scie limée, que recherche si assidûment la pintade, ce gibier domestiqué ? Du grain sans doute, mais avant tout des Criquets, qui lui plastronnent le dessous de l'aisselle d'un coussinet de graisse et rendent sa chair plus sapide.

La poule, à notre grand profit, n'en est pas moins friande. Elle connaît à merveille ce fin morceau qui lui stimule le tempérament et la rend plus apte à la ponte. Laissée en liberté, elle ne manque guère de conduire sa famille dans les chaumes pour lui apprendre de quelle manière prestement se gobe la délicieuse bouchée. En somme, la basse-cour, si elle peut errer à sa guise, doit à l'acridien un supplément de vivres de haute valeur.

C'est bien une autre affaire en dehors de notre volaille. Si vous êtes chasseur, si vous savez apprécier les mérites de la perdrix rouge, gloire des coteaux du Midi, ouvrez le jabot de la pièce que vous venez d'abattre. Vous y trouverez un magnifique certificat des services rendus par l'insecte calomnié. Neuf fois sur dix, vous le verrez plus ou moins bourré de Criquets. La perdrix en raffole, les préfère à la semence tant qu'elle peut en saisir. Cette nourriture épicée, substantielle, échauffante, lui ferait presque oublier la graine s'il y en avait toute l'année.

Consultons maintenant l'illustre tribu des pieds-noirs, tant célébrée par Toussenel. Le chef de file est le motteux, le cul-blanc des Provençaux, qui devient en septembre scandaleusement gras et fournit délicieuses brochettes.

Au temps de mes chasses ornithologiques, je relevais le contenu des jabots et des gésiers pour m'instruire du régime. Voici le menu du motteux : des Criquets d'abord ; puis des coléoptères très variés, comme charançons, opatres, chrysomèles, cassides, harpales ; en troisième lieu des araignées, des iules, des cloportes, de petites hélices enfin et rarement des baies du cornouiller sanguin et de la ronce.

Un peu de tout menu gibier, on le voit au hasard des trouvailles. L'insectivore ne s'adresse aux baies que faute de mieux, en des moments de disette. Sur quarante-huit cas mentionnés dans mes notes, le végétal n'intervient que trois fois, avec un maigre appoint. Ce qui domine en fréquence et en quantité, c'est le Criquet, choisi parmi les moindres et n'excédant pas les forces déglutives de l'oiseau.

Ainsi des autres petits migrateurs qui, l'automne venu, font une halte en Provence et se préparent au grand pèlerinage en s'amassant sur le croupion un viatique de graisse. Tous font régal du Criquet, riche provende ; tous, dans les friches et les guérets, cueillent à mieux mieux la sautillante becquée, source de vigueur pour l'essor. L'acridien est la manne des petits oiseaux en voyage d'automne.

L'homme, de son côté, ne le dédaigne pas. Un auteur arabe cité par le général Daumas, dans son livre Le Grand Désert, nous dit :

«La Sauterelle [ Plus exactement le Criquet, qu'il ne faut pas confondre avec la vraie Sauterelle, porteuse de sabre. ] est une bonne nourriture pour les hommes et pour les chameaux. Fraîches ou conservées, on les mange, après leur avoir enlevé les pattes, les ailes et la tête, grillées ou bouillies et préparées sur le couscoussou.

Séchées au soleil, on les réduit en poudre que l'on mélange avec du lait ou que l'on pétrit avec de la farine et que l'on fait cuire avec de la graisse ou du beurre et du sel.

Les chameaux en sont très friands. On leur en donne desséchées ou cuites, empilées dans un grand trou entre deux couches de charbon. C'est ainsi que les nègres les mangent.

Meriem [ La sainte Vierge Marie. ] ayant demandé à Dieu de manger une chair dépourvue de sang, Dieu lui envoya des Sauterelles.

Les femmes du prophète, lorsqu'on leur envoyait des Sauterelles en présent, en envoyaient aux autres femmes dans des corbeilles.

Le calife Omar, un jour qu'on lui demandait si l'usage des Sauterelles, était permis, répondit : «Je voudrais en avoir un panier plein pour les manger.»

De tous ces témoignages, il résulte, à n'en pas douter, que, par la grâce de Dieu, les Sauterelles ont été données à l'homme pour qu'il en fît sa nourriture.»

Sans aller aussi loin que le naturaliste arabe, ce qui supposerait une robusticité d'estomac non dévolue à tous, je me crois autorisé à dire que le Criquet est un don du Ciel pour une foule d'oiseaux. Ma longue série de gésiers consultés en témoigne.

Bien d'autres le tiennent en estime, notamment le reptile. La Rassado, terreur des fillettes provençales, c'est-à-dire le lézard ocellé, ami des abris rocailleux convertis en étuve par un soleil torride, m'en a montré dans sa panse. J'ai surpris bien des fois le petit lézard gris des murailles emportant, au bout de son fin museau, la dépouille opime d'un acridien longuement guetté.

Le poisson même s'en délecte lorsque la bonne fortune le lui présente. Le bond du Criquet n'a pas de but déterminé. Projectile lancé sans calcul, l'insecte retombe où l'a poussé l'aveugle détente de ses ressorts. Si le point de chute est l'eau, le poisson est aussitôt là pour gober le noyé. Friandise parfois funeste, car pour amorcer son hameçon d'une pièce alléchante, le pêcheur à la ligne fait usage du Criquet.

Sans m'étendre davantage sur les consommateurs de cette petite proie, je vois très nettement la haute utilité de l'acridien qui, d'un ricochet à l'autre, transmet à l'homme, le plus dépensier des mangeurs, le maigre gramen converti en mets exquis. Volontiers je dirais donc comme l'écrivain arabe : « Par la grâce de Dieu, les Sauterelles ont été données à l'homme pour qu'il en fit sa nourriture. »

Un seul point me fait hésiter : la consommation directe. Quant à la consommation détournée, sous forme de perdrix, de dindonneau et de tant d'autres, nul ne s'avisera de lui refuser des éloges. Est-elle donc si déplaisante, cette consommation directe ?

Tel n'était pas l'avis d'Omar, le puissant calife, le farouche brûleur de la bibliothèque d'Alexandrie. Aussi rustique d'estomac que d'intellect, il eût fait régal, disait-il, d'un panier de Sauterelles.

Bien avant lui, mais alors par sage frugalité, d'autres s'en trouvaient satisfaits. Saint Jean-Baptiste, vêtu de bure en poil de chameau, Johannès le plongeur, précurseur de bonne nouvelle et grand remueur du populaire au temps d'Hérode, vivait, dans le désert, de Sauterelles et de miel sauvage. Esca autem ejus erat locustoe et mel sylvestre, nous dit l'Evangile de saint Mathieu.

Le miel sauvage m'est connu, ne serait-ce que par les pots du Chalicodome. C'est très acceptable. Reste la locuste du désert, autrement dit le Criquet. En mon jeune âge, comme tout gamin, j'ai apprécié, mâchonné cru, le cuissot de la locuste. Cela ne manque pas de saveur. Aujourd'hui, élevons-nous d'un cran ; essayons le mets d'Omar et de saint Jean-Baptiste.

Je fais capture de gros Criquets, qui se cuisinent très sommairement, frits au beurre et au sel, ainsi que l'enseigne l'auteur arabe. Au dîner, l'étrange friture est partagée entre nous tous, grands et petits. Le régal du calife n'est pas jugé défavorablement. C'est bien supérieur aux Cigales vantées par Aristote. Il s'y trouve certaine saveur d'écrevisse, certain fumet de crabe grillé ; et n'était un étui bien coriace pour si peu de contenu mangeable, j'irais jusqu'à dire que c'est bon, du reste sans désir aucun de recommencer.

Voilà deux fois que ma curiosité de naturaliste se laisse tenter par des mets antiques, celui des Cigales et celui des Criquets. Ni l'un ni l'autre ne m'a enthousiasmé. Il faut laisser cela aux robustes mâchoires des nègres, aux larges appétits dont faisait preuve le célèbre calife.

Nos délicatesses stomacales ne diminuent en rien d'ailleurs le mérite des Criquets. Ces petits ruminants des pelouses ont un rôle considérable dans l'usine où se prépare le manger. Ils pullulent par immenses légions qui picorent la lande stérile, et font, de l'inutilisable, substance alimentaire, transmise à une foule de consommateurs, parmi lesquels, en première ligne, l'oiseau, dont l'homme bien souvent hérite.

Implacablement aiguillonné par les besoins du ventre, le monde des vivants n'a rien de plus impérieux que l'acquisition du manger. Pour avoir place au réfectoire, chaque animal dépense sa plus grande somme d'activité, d'industrie, de fatigues, de ruses, de luttes ; et le banquet général, qui devrait être une joie, est pour beaucoup un tourment. L'homme est loin d'échapper aux misères de la famélique mêlée. Au contraire, trop souvent, hélas ! il les savoure dans toute leur horreur.

Ingénieux comme il est, parviendra-t-il à s'en affranchir ? Oui, nous dit la science. La chimie nous promet, dans un avenir peu éloigné, la solution du problème des vivres. La physique, sa soeur lui prépare les voies. Déjà elle médite de faire travailler plus efficacement le soleil, ce grand paresseux qui se croit quitte envers nous en sucrant la grappe et dorant l'épi. Elle mettra sa chaleur en futailles, elle encaquera ses rayons pour les canaliser et les mettre en action où bon nous semblera.

Avec ces provisions d'énergie chaufferont les foyers, tourneront les rouages, malaxeront les pilons, émietteront les râpes, porphyriseront les cylindres ; et le travail de l'agriculture, si dispendieux, contrarié par l'inclémence des saisons, deviendra travail d'usine, d'un rendement peu coûteux et assuré.

Alors interviendra la chimie, riche de savantes réactions. Elle nous fabriquera de toutes pièces la matière alimentaire, concentrée en sa quintessence, en entier assimilable, presque sans immondes résidus. Le pain sera une pilule, le bifteck une goutte de gelée. Des travaux des champs, géhenne des temps barbares, il ne restera qu'un souvenir, dont parleront seuls les historiens. Empaillés et relégués dans les musées, le dernier mouton et le dernier boeuf figureront comme curiosités aux mêmes titres que le mammouth exhumé des glaces sibériennes.

Toutes ces vieilleries, troupeau, grains, fruits, légumes, doivent un jour disparaître. Ainsi le veut, dit-on, le progrès ; ainsi l'affirme la cornue, qui, dans sa présomption, ne reconnaît rien d'impossible.

Cet âge d'or de la mangeaille me laisse profondément incrédule. S'il s'agit d'obtenir quelque nouveau toxique, la science est d'une effrayante ingéniosité. Nos collections de laboratoire sont des arsenaux de poisons. S'il faut inventer un alambic et faire couler, aux dépens de la pomme de terre, des torrents d'alcool aptes à nous convertir en peuple d'abrutis, l'industrie ne connaît pas de bornes à ses moyens d'action.

Mais obtenir, par artifice, une simple bouchée de matière vraiment nourrissante, c'est une tout autre affaire. Au grand jamais tel produit n'a mijoté dans les cornues. L'avenir, à n'en pas douter, n'obtiendra pas mieux. La matière organisée, seul véritable aliment, échappe aux combinaisons de laboratoire. La vie est son chimiste.

Nous ferons donc sagement de conserver l'agriculture et le troupeau. Laissons notre nourriture se préparer par le patient travail de la plante et de l'animal ; méfions-nous de la brutale usine ; gardons notre confiance pour les délicats moyens, et en particulier pour la panse du Criquet, qui collabore au dindonneau de la Noël. Cette panse a des recettes culinaires que la cornue jalousera toujours sans parvenir à les imiter.

Cet amasseur d'atomes nutritifs, destinés à sustenter une foule d'indigents, possède une musique pour traduire ses joies. Considérons un Criquet au repos, dans la béatitude de la digestion et du plein soleil. A brusques coups d'archet, trois et quatre fois répétés et espacés de repos, il chante son couplet. De ses grosses cuisses postérieures, tantôt l'une, tantôt l'autre, tantôt les deux à la fois, il se racle les flancs.

Bien maigre résultat, si ténu que je suis obligé de recourir à l'oreille de petit Paul pour m'assurer qu'en effet il y a bruit. Cela ressemble au cri d'une pointe d'aiguille promenée sur une feuille de papier. Voilà toute la chanson, si voisine du silence.

On ne peut attendre mieux d'un instrument aussi rudimentaire. Ici rien de pareil à ce que nous ont montré les Locustiens : pas d'archet dentelé, pas de membrane vibrante, tendue en tympanon.

Portons, par exemple, notre attention sur le Criquet d'Italie (Caloptenus Italicus Lin. [Calliptamus italicus]), dont les autres stridulateurs acridiens répètent l'appareil sonore. Les cuisses postérieures sont configurées en carène en dessus et en dessous. Chaque face porte de plus deux fortes nervures longitudinales. Entre ces maîtresses pièces s'échelonnent, de part et d'autre, une série de petites nervures en chevron, et le tout est aussi saillant, aussi nettement accentué de ce côté-ci, la face externe, que de ce côté-là, la face interne. Et, chose qui m'étonne encore plus que cette parité des deux faces, toutes ces nervures sont lisses. Enfin le bord inférieur des élytres, bord que frictionnent les cuisses faisant office d'archet, n'a rien de spécial non plus. On y voit, comme d'ailleurs sur le reste de la nappe élytrale, des nervures robustes, mais sans aspérité de râpes, sans denticulation aucune.

Que peut produire ce naïf essai d'appareil sonore ? Tout juste ce que donne une membrane aride frôlée. Et pour ce rien, en vives saccades, l'insecte hausse et baisse ses gigues, satisfait du résultat. Il se frotte les flancs à peu près comme nous nous frictionnons les mains l'une sur l'autre en un moment de satisfaction, sans dessein d'obtenir un son. C'est sa manière à lui d'exprimer sa joie de vivre.

Examinons-le lorsque le ciel est à demi nuageux et le soleil intermittent. Une éclaircie se fait. Aussitôt les cuisses raclent, plus activement à mesure que le soleil est plus chaud. Les couplets sont très courts, mais ils se renouvellent tant que l'insolation persiste. L'ombre revient. A l'instant le chant cesse, pour reprendre à la prochaine éclaircie, toujours par brèves saccades. Il n'y a pas à s'y méprendre : c'est ici, chez ces passionnés de lumière, simple expression de bien-être. Quand le jabot est plein et le soleil caressant, le Criquet a ses allégresses.

Tous les acridiens n'usent pas de la joyeuse friction. Le Truxale (Truxalis nasuta Lin.), doué de leviers postérieurs démesurément allongés, se tient morne et silencieux même sous les plus actifs chatouillements du soleil. Je ne l'ai jamais vu mouvoir ses cuisses en archet, incapable d'en user autrement que pour bondir, tant elles sont longues.

Muet lui aussi, par suite apparemment de la trop grande longueur des pattes d'arrière, le gros Criquet cendré (Pachytilus cinerascens Fab.) a une façon particulière, de se réjouir. Le géant me rend fréquentes visites dans l'enclos, même au coeur de l'hiver. Si le temps est calme et le soleil chaud, je le surprends sur les romarins, les ailes déployées et rapidement agitées des quarts d'heure durant, comme pour l'essor. Son moulinet est si doux, malgré une extrême prestesse, qu'il donne à peine bruissement perceptible.

D'autres encore sont bien moins avantagés. Tel est le Criquet pédestre (Pezotettix pedestris Lin.) , compagnon de l'Analote des Alpes sur les cimes du Ventoux. Ce piéton, déambulant parmi les paronyches (Paronychia serpyllifolia D. C. Lin.) qui s'étalent en nappes argentées dans la région alpine ; ce sauteur à courte jaquette, hôte des androsaces (Androsace villosa Lin.) dont les fleurettes, aussi blanches que les neiges voisines, sourient de leur oeil rose, a le frais coloris des plantes de son parterre.

La lumière, moins voilée de brumes dans les hautes régions, lui a fait un costume aussi gracieux que simple. Dos satiné, d'un brun clair ; ventre jaune ; grosses cuisses d'un rouge corail en dessous ; jambes postérieures d'un superbe bleu azuré, avec bracelet d'ivoire sur le devant. Mais, inhabile à dépasser la conformation larvaire, cet élégant reste très court vêtu.

Il a pour élytres deux basques ruguleuses, distantes, qui ne dépassent guère le premier anneau de l'abdomen ; il a pour ailes deux moignons encore plus réduits. Tout cela lui couvre à peine la nudité du haut des reins. Qui le voit pour la première fois le prend pour une larve. Il se trompe. C'est bien l'insecte adulte, mûr pour la pariade. L'insecte restera jusqu'à la fin en ce déshabillé.

Est-il nécessaire de dire qu'avec ce veston si parcimonieusement rogné, la stridulation est impossible ? Il y a bien des archets, les grosses cuisses d'arrière ; mais il manque, sous leur friction, la surface grinçante, le rebord des élytres. Si les autres acridiens sont peu bruyants, celui-ci est d'un mutisme complet. En vain l'oreille la plus subtile de mon entourage s'est prodiguée, attentive ; jamais le moindre bruissement en trois mois d'éducation. Ce silencieux doit avoir d'autres moyens pour traduire ses joies et se convoquer aux épousailles. Lesquels ? Je ne sais.

J'ignore aussi pour quel motif l'insecte se prive des organes de vol et reste lourd piéton lorsque ses proches associés, sur les mêmes pelouses alpines, sont excellemment doués en essor. Il a les germes de l'élytre et de l'aile, don que l'oeuf fait à la larve ; et ces germes, il ne s'avise pas de les utiliser en les développant. Il persiste à sautiller sans plus d'ambition ; il est satisfait d'aller à pied, de rester Criquet pédestre, comme le dit la nomenclature, alors qu'il pourrait, semble-t-il, acquérir l'aile, ce mécanisme supérieur de la locomotion.

Les rapides envolées d'une crête à l'autre, par-dessus les combes engorgées de neige ; l'essor aisé d'un pâturage tondu à un autre non encore exploité, seraient-ils pour lui des avantages de valeur négligeable ? Evidemment non. Les autres acridiens, en particulier ses compatriotes des cimes, possèdent des ailes et s'en trouvent très bien. Pour quelle raison ne les imite-t-il pas ? Il y aurait grand profit à extraire de ses étuis la voilure qu'il garde empaquetée dans des moignons sans usage, et il n'en fait rien. Pourquoi ?

On me répond : « Il y a arrêt de développement. » Soit. La vie s'arrête à mi-chemin de son ouvrage ; l'insecte n'atteint pas l'ultime forme dont il porte en lui le devis. Avec sa tournure savante, la réponse, au fond, n'en est pas une. La question reparaît sous une autre forme. D'où provient cet arrêt ?

La larve naît avec l'espoir de l'essor quand arrivera l'âge adulte. Comme gage de ce bel avenir, elle porte sur le dos quatre étuis où sommeillent les précieux germes. Tout est disposé suivant les règles de l'évolution normale. Puis, voici que l'organisme ne remplit pas ses promesses ; il fait faillite à ses engagements ; il laisse l'adulte sans voilure, réduit à d'inutiles nippes.

Faut-il mettre cette nudité sur le compte des âpres conditions de la vie alpine ? Nullement, car les autres sauteurs, habitants des mêmes pelouses, arrivent très bien à l'appareil alaire, annoncé par les bourgeons de la larve.

On nous affirme que d'essai en essai, d'un progrès à l'autre, sous le stimulant de la nécessité, l'animal a fini par acquérir tel et tel autre organe : On n'admet d'autre intervention créatrice que celle du besoin. Ainsi auraient, par exemple, procédé les Criquets, en particulier ceux que je vois voleter sur les croupes du Ventoux. De leurs parcimonieuses basques larvaires, ils auraient extrait l'élytre et l'aile au moyen d'un sourd travail, fécondé par les siècles.

Très bien, illustres maîtres. Dites-moi alors, je vous prie, quels motifs ont décidé le Criquet pédestre à ne pas dépasser l'ébauche fruste de son appareil volant. Lui aussi, certes, a ressenti pendant des siècles et des siècles l'aiguillon du besoin ; dans ses pénibles culbutes parmi les rocailles, il a éprouvé de quel avantage serait pour lui l'affranchissement de la pesanteur au moyen de l'essor ; et toutes les tentatives de son organisme, s'efforçant vers un lot meilleur, n'ont encore pu étaler en lames le germe des ailes.

A écouter vos théories, dans les mêmes conditions d'urgente nécessité, de régime, de climat, d'habitudes, les uns réussissent et parviennent à voler, les autres échouent et restent lourds piétons. A moins de me payer de mots et de prendre des vessies pour des lanternes, je renonce aux explications données. L'ignorance toute simple est préférable, ne préjugeant rien.

Mais laissons cet arriéré qui, parmi ses congénères, est en retard d'une étape, on ne sait pour quel motif. Il y a dans l'organisme des reculs, des haltes, des élans inaccessibles à notre curiosité. Devant l'insondable problème des origines, le mieux est de s'incliner humblement et de passer outre.


source : Souvenirs entomologiques, Jean-Henri FABRE, 1899, 17ème série, chapitre 15 .

Jean-Henri FABRE 

Souvenirs entomologiques  Série VI, Chapitre 15