L'Araignée crabe de Jean-Henri FABRE, Souvenirs entomologiques

L'ARAIGNÉE-CRABE

L'Aranéide qui m'a fait assister à la pleine magnificence de l'exode s'appelle, d'après la nomenclature officielle, Thomisus onustus Walck. S'il n'éveille rien dans l'esprit du lecteur, ce nom a du moins l'avantage de ne pas offenser le larynx et l'oreille, comme le font trop souvent les dénominations savantes, plus voisines de l'éternuement que du langage articulé. Puisqu'il est de règle d'honorer bêtes et plantes d'une étiquette latine, respectons au moins l'antique euphonie ; abstenons-nous des expectorations rocailleuses, qui crachent le nom au lieu de le prononcer.

Que fera l'avenir devant la marée montante d'un vocabulaire barbare qui, sous prétexte de progrès, étouffe le réel savoir ? Il relèguera le tout dans les bas-fonds de l'oubli. Mais ne disparaîtra jamais le terme vulgaire, qui sonne bien, fait image et renseigne de son mieux. Telle est la dénomination d'Araignée-Crabe appliquée par les anciens au groupe dont fait partie le Thomise, dénomination assez juste car il y a dans ce cas analogue manifeste entre l'Aranéide et le Crustacé.

A la façon du Crabe, le Thomise marche de côté ; il a de même les pattes antérieures plus puissantes que celles d'arrière. Pour compléter la ressemblance, il ne manque à la paire d'avant que des gantelets de pierre, en posture de boxe.

L'Araignée à tournure de Cancre ne connaît pas l'industrie des rets où se prend le gibier. Sans lacs, sans réseau, elle attend dans une embuscade, au milieu des fleurs, l'arrivée d'une proie qu'elle jugule savamment d'un coup à la nuque. En particulier, le Thomise, objet de ce chapitre, s'adonne avec passion à la chasse de l'Abeille domestique. J'ai décrit ailleurs les démêlés du patient et de son bourreau.

L'Abeille survient, toute pacifique et désireuse de butiner. De sa langue, elle sonde les fleurs ; elle choisit un point d'exploitation fructueuse. La voici bientôt absorbée dans sa récolte. Tandis qu'elle s'emplit les corbeilles et se gonfle le jabot, le Thomise, bandit à l'affût sous le couvert des fleurs, émerge de sa cachette, contourne l'affairée, sournoisement s'en approche et d'un brusque élan la happe derrière la tête, à la naissance au cou. En vain l'Abeille proteste et darde au hasard son aiguillon, l'assaillant ne lâche prise.

Du reste, la morsure à la nuque est foudroyante, à cause des ganglions cervicaux atteints. En un rien de temps, la pauvrette étire les pattes, et c'est fini. A son aise, maintenant, l'assassin hume le sang de sa victime ; puis, dédaigneux, il rejette le cadavre tari. De nouveau il s'embusque, prêt à saigner une autre récolteuse si l'occasion s'en présente.

Cet égorgement de l'Abeille dans les saintes joies du travail m'a toujours révolté. Pourquoi des laborieux afin de nourrir des oisifs, des exploités afin d'entretenir des exploiteurs ? Pourquoi tant de belles existences sacrifiées à la plus grande prospérité du brigandage ? Ces odieuses dissonances dans l'harmonie générale troublent le penseur ; d'autant plus que nous allons voir le féroce buveur de sang devenir un modèle de dévouement à l'égard de sa famille.

L'ogre aimait ses enfants ; il mangeait ceux des autres.

Tyrannisés par le ventre, bêtes et gens, nous sommes tous des ogres. Dignité du travail, joie de vivre, tendresses maternelles, affres de la mort, tout cela ne compte chez autrui ; l'essentiel est que le morceau soit tendre et de haut goût.

D'après l'étymologie de son nom θωμιζω ( je lie avec une corde ), le Thomise serait le licteur antique, qui liait au poteau le patient. La comparaison ne manque pas d'à-propos au sujet de nombreuses Araignées qui ligotent la proie d'un fil pour la maîtriser et la consommer à l'aise ; mais il se trouve précisément que le Thomise est en désaccord avec son étiquette. Il ne garrotte pas son Abeille, qui, tuée soudainement par la morsure à la nuque, n'offre aucune résistance à son consommateur. Entraîné par la tactique d'habituel usage, le parrain de notre Aranéide n'a pas vu l'exception ; il ne connaissait pas la perfide attaque où l'emploi du lacet est inutile.

Le prénom d'onustus, chargé, lourd, appesanti, n'est pas non plus des mieux trouvés. De ce que le chasseur d'Abeilles traîne lourde bedaine, ce n'est pas une raison d'en faire un signe distinctif. Presque toujours, les Araignées ont volumineuse panse, entrepôt de soie où s'élabore pour les unes le cordage du filet, et pour toutes le molleton du nid. Le Thomise, nidificateur de haut titre, fait comme les autres : il thésaurise dans son ventre, sans exagérer néanmoins l'obésité, de quoi loger chaudement sa famille.

Le terme d'onustus ferait-il simplement allusion à la démarche oblique et lente ? L'explication m'agrée sans me satisfaire en plein. A moins de vive alerte, toute Araignée est d'allure grave et de pas circonspect. En somme, la dénomination savante est faite d'un contresens et d'un qualificatif sans valeur. Ah ! qu'il est difficile de dénommer rationnellement les bêtes ! Soyons indulgents, pour le nomenclateur : le lexique s'épuise, et le flot à cataloguer monte toujours, intarissable, lassant nos combinaisons de syllabes.

Le nom technique ne lui disant rien, comment renseigner le lecteur ? je ne vois qu'un moyen : c'est de le convier aux fêtes du mois de mai, dans les garrigues du Midi. Le bourreau des Abeilles est un frileux ; en nos pays, il ne s'écarte guère de la région de l'olivier. Son arbuste de prédilection est un Ciste (Cistus albidus) à grandes fleurs roses, chiffonnées, éphémères, qui durent une matinée et sont remplacées le lendemain par d'autres, écloses dans la fraîcheur de l'aube. Cette splendide floraison dure cinq à six semaines.

Là butinent passionnément les Abeilles, très affairées dans l'ample collerette des étamines, qui les enfarinent de jaune. Leur persécuteur est au courant de cette affluence. Il se poste sous la tente rose d'un pétale pour lui hutte d'affût. Promenons le regard sur la fleur, un peu de partout. Si nous voyons une Abeille inerte, étirant pattes et langue, approchons-nous : le Thomise est là neuf fois sur dix. Le bandit vient de faire son coup ; il suce la trépassée.

Après tout, l'égorgeur d'Abeilles est une jolie, très jolie créature, malgré sa lourde panse taillée sur le modèle d'un tronc de pyramide et bosselée à la base, de droite et de gauche, d'un mamelon en gibbe de chameau. La peau, caressante au regard mieux qu'un satin, est chez les uns d'un blanc de lait, chez les autres d'un jaune citron. Il y a des élégants qui se parent les pattes de multiples bracelets roses, et l'échine d'arabesques carminées. Un mince ruban vert-céladon fait parfois bordure sur les côtés de la poitrine. C'est moins riche que le costume de l'Épeire fasciée, mais combien plus gracieux par la sobriété, la finesse et le fondu des teintes ! Les doigts novices, à qui répugnerait toute autre Araignée, se laissent persuader par ces élégances ; ils saisissent sans crainte le beau Thomise, d'aspect si pacifique.

Or, que sait-il faire, ce bijou des Aranéides ? D'abord un nid digne de son constructeur. Avec des radicelles, des crins, des flocons de laine, le Chardonneret, le Pinson et les autres maîtres dans l'art de bâtir construisent une conque aérienne dans l'enfourchure des rameaux. Ami des hauteurs, lui aussi, pour l'emplacement de son nid, le Thomise choisit sur le Ciste, son habituel domaine de chasse, un ramuscule élevé, flétri par la chaleur et possédant quelques feuilles mortes, recroquevillées en cabane. C'est là qu'il s'établit en vue de la ponte.

Montant et descendant d'une oscillation douce, un peu de tous côtés, la navette vivante, gonfle de soie, ourdit une sacoche dont la paroi fait corps avec les feuilles sèches d'alentour. En partie visible, en partie voilé par ses appuis, l'ouvrage est d'un blanc pur et mat. Sa forme, moulée dans l'intervalle angulaire des feuilles rapprochées, est celle d'un conoïde, rappelant, sous un moindre volume, celui de l'Épeire soyeuse.

Lorsque les oeufs sont en place, un couvercle de la même soie blanche clôt, de façon hermétique, l'embouchure du récipient. Enfin quelques fils tendus en léger rideau font ciel de lit au-dessus du nid et délimitent, avec l'extrémité courbe des feuilles, une sorte d'alcôve où s'établit la mère.

C'est mieux qu'un lieu de repos après les fatigues de la ponte : c'est un corps de garde, un poste de surveillance où la mère se tient, étalée à plat, jusqu'à l'exode des jeunes. Très émaciée par le dépôt des oeufs et la dépense de soierie, elle ne vit plus que pour la protection de son nid. Si quelque vagabond passe à proximité, vite elle sort de sa guérite, lève la patte et met en fuite l'importun. A mes tracasseries avec un brin de paille, elle riposte par de grands gestes, rappelant ceux du pugilat. Elle fait le coup de poing contre mon arme. Si je me propose de la déloger en vue de certaines épreuves, je n'y parviens pas sans quelque difficulté. Elle se cramponne au plancher de soie, elle déjoue mes assauts, que je modère d'ailleurs pour ne pas la blesser. A peine amenée dehors, l'opiniâtre rentre dans son poste. Elle ne veut pas quitter son trésor.

Ainsi bataille la Lycose de Narbonne quand on veut lui enlever sa pilule. Chez les deux, même audace et même dévouement. Mêmes ténèbres aussi pour distinguer son bien de celui des autres. La Lycose accepte sans hésiter toute pilule étrangère donnée en échange de la sienne ; elle confond le produit d'autrui avec le produit de ses ovaires et de sa filature. Le terme sacré d'amour maternel serait ici déplacé : c'est l'impulsion fougueuse, presque machinale, d'où la réelle tendresse est exclue. L'élégante Araignée des Cistes n'est pas mieux douée. Transportée de son nid sur un autre de même espèce, elle s'y établit et plus n'en bouge, bien que l'enceinte des feuilles arrangées dans un ordre différent soit de nature à l'avertir qu'elle n'est pas réellement chez elle, pourvu qu'elle ait du satin sous les pattes, elle ne s'aperçoit pas de sa méprise ; elle surveille le nid d'une autre avec la même vigilance qu'elle aurait surveillé le sien.

En fait d'aveuglement maternel, la Lycose va plus loin. Elle se colle aux filières et trimbale, en guise de sac aux oeufs, la bille de liège ouvrage de ma lime, la boulette de papier, la pelote de fil. Pour savoir si le Thomise peut commettre erreur analogue, j'ai disposé en conoïde clos des fragments de cocon de ver à soie, fragments que je retournais de façon à présenter au dehors la face intérieure plus fine et plus unie. Ma tentative n'a pas eu de succès. Délogée de chez elle et transportée sur la sacoche artificielle, la mère Thomise a refusé obstinément de s'y établir. Serait-elle plus clairvoyante que la Lycose ? Peut-être bien. Ne l'en louons pas trop : l'imitation du nid était des plus grossières.

A la fin de mai sont terminés les travaux de ponte. Alors, couchée à plat sur le plafond du nid, la mère ne sort plus de son corps de garde, ni de nuit ni de jour. La voyant si maigre, si ridée, je me figure lui être agréable en l'approvisionnant d'Abeilles, comme je le faisais auparavant.

J'ai mal jugé de ses besoins. L'Abeille, sa passion jusqu'ici, ne la tente plus. En vain, tout à côté, la proie bourdonne, capture facile sous la cloche ; la gardienne ne se dérange pas de son poste, ne fait cas de la bonne fortune. Elle ne vit que de dévouement maternel, louable nourriture, mais peu substantielle. Aussi je la vois de jour en jour dépérir, se rider davantage. Qu'attend-elle pour mourir, la desséchée ?

Elle attend la sortie des siens, à qui la moribonde est encore utile. Quand ils émergent de leur ballon, les petits de l'Épeire fasciée sont orphelins depuis longtemps. Nul ne doit leur venir en aide, et ils ne sont pas de force à se libérer eux-mêmes. Il faut que, par le mécanisme d'une déhiscence spontanée, le ballon crève en expulsant les jeunes pêle-mêle avec le matelas de bourre.

La sacoche du Thomise, doublée de feuillage au dehors sur la majeure partie de sa surface, ne se déchire jamais ; le couvercle ne se soulève pas, tant les scellés sont bien mis. Après la libération de la nitée, on voit cependant, au bord de l'opercule, un petit trou béant, lucarne de sortie. Qui l'a pratiquée, cette lucarne, qui d'abord manquait ?

Le tissu est trop épais et trop tenace pour avoir cédé aux tiraillements des reclus, si petits et si faibles. C'est donc la mère qui, sentant sous le plafond de soie la marmaille trépigner d'impatience, a troué le sac elle-même. Cinq à six semaines elle a persisté à vivre toute délabrée afin d'ouvrir la porte à sa famille d'un dernier coup de dent. Ce devoir accompli, elle se laisse doucement mourir, cramponnée à son nid et devenue aride relique.

Juillet venu, les petits sortent. En prévision de leurs moeurs acrobates, j'ai disposé au sommet de la cloche où ils sont nés un bouquet de fines ramilles. Tous, en effet, traversent le treillis et se groupent à la cime de la broussaille, où rapidement est ourdi un ample reposoir de fils entre-croisés. Une paire de jours, ils y stationnent assez tranquilles, puis des passerelles commencent à se tendre d'un objet à l'autre. C'est le moment opportun.

Je dresse le bouquet chargé de bestioles sur une petite table, à l'ombre, devant la fenêtre ouverte. Bientôt l'exode débute, mais lent et troublé. Il y a des hésitations, des retours en arrière, des chutes verticales au bout d'un fil, des ascensions qui ramènent le suspendu. En somme, beaucoup de tumulte pour un médiocre résultat.

Les choses traînant en longueur, je m'avise, vers les onze heures, de placer sur la fenêtre, aux ardeurs du soleil, la broussaille où fourmillent les petites Araignées, impatientes de s'en aller. En quelques minutes de chauffe et d'illumination, le spectacle prend un tout autre aspect. Les émigrants accourent à la cime des ramilles, activement s'y trémoussent. C'est un étourdissant atelier de corderie où des milliers de pattes tirent l'étoupe des filières. Les cordages fabriqués, abandonnés flottants aux caprices de l'air, je ne les vois pas ; je les devine.

Trois, quatre Araignées partent à la fois, chacune à sa guise, dans des directions indépendantes de celles des voisines. Toutes montent, toutes grimpent le long d'un appui, ce que l'on reconnaît à la preste agitation des pattes. Du reste, à l'arrière de l'ascensionniste, la voie est visible, doublée qu'elle est d'un second fil. Puis, à une certaine hauteur, l'immobilité se fait. L'animalcule plane dans l'espace et brille, illuminé par le soleil. Mollement il se balance, puis soudain prend l'essor.

Qu'est-il arrivé ? Il règne au dehors un léger souffle d'air. L'amarre flottante s'est rompue et la bête est partie, entraînée par son parachute. Je la vois qui s'éloigne et se détache, comme un point radieux, sur la verdure sombre des cyprès voisins, à une vingtaine de pas de distance. Elle monte, elle franchit le rideau de cyprès, elle disparaît. D'autres suivent, qui plus haut, qui plus bas et dans des directions changeantes.

Mais voici que la foule a terminé ses préparatifs ; l'heure est venue de la dispersion par larges essaims. C'est alors, sur la cime de la broussaille, un jet continu de partants, qui s'élancent pareils à des projectiles atomiques, et montent en gerbe diffuse. A la fin, c'est le bouquet d'un feu d'artifice, le faisceau de fusées simultanément lancées. La comparaison est exacte jusque dans l'éclat. Flamboyant au soleil en ponctuations radieuses, les petites Araignées sont les étincelles de cette pyrotechnie vivante. Quel glorieux départ, quelle entrée dans le monde ! Agrippé à son fil aéronautique, l'animalcule monte dans une apothéose.

Tôt ou tard, près ou loin, se fait la chute. Pour vivre, il faut descendre, hélas ! souvent bien bas. L'Alouette huppée, émiettant sur la grand'route le crottin de mulet, y cueille sa nourriture, le grain d'avoine qu'elle ne trouverait pas en planant dans les cieux, le gosier gonfle de chansons. Il faut descendre ; le manger inexorablement le veut. La petite Araignée atterrit donc. La gravité lui est clémente, modérée qu'elle est par le parachute.

Le reste de son histoire m'échappe. Avant d'être de force à juguler l'Abeille, de quels infimes moucherons fait-elle capture ? Quelles sont les méthodes, les ruses de l'atome en lutte avec l'atome ? En quels abris enfin passe-t-elle l'hiver ? Je l'ignore. Nous la retrouverons au printemps, grandelette et tapie parmi les fleurs où l'Abeille butine.


source : Souvenirs entomologiques, Jean-Henri FABRE, 1905, IXème série, chapitre 5.

Jean-Henri FABRE 

Souvenirs entomologiques  Série IX, Chapitre 5