À peine assises autour de la table de travail ; — Que virent-ils ? demanda Claire le lendemain.

AURORE. — Voici. Un grand feu flambe dans la cheminée. Le poupon déshabillé frétille sur les genoux de sa nourrice, à la douce chaleur du foyer, et mord son hochet d'ivoire. Quand le bois est bien consumé, la femme étale la braise ardente sur l'âtre et en fait une épaisse couche sur laquelle elle dépose le nourrisson tout nu. Ce lit de braise paraît faire les délices du petit Triptolème, car il gazouille de plaisir au contact des charbons avec ses membres potelés. Bientôt son corps devient il demi transparent et comme lumineux, ainsi que le métal fondu dans la fournaise. La nourrice prend du bout des doigts un charbon plus ardent que les autres et le met, comme nous le ferions d'un bâton de sucre d'orge, entre les lèvres de l'enfant, qui suce avec avidité la redoutable nourriture.

A cette vue, la reine jette un cri d'effroi, et, poussant la porte, se précipite sur l'enfant pour le retirer du brasier. Son étonnement est au comble quand elle le retrouve aussi frais qu'un bouton de rose, sans aucune trace de brûlure.

— « Mère indiscrète, que venez-vous faire ici, dit la nourrice avec un air de divine majesté qu'on ne lui avait pas encore vu ; que venez-vous faire ici ? Je suis Cérès, la nourrice du monde. De votre fils, affranchi des misères humaines, je voulais faire un dieu immortel ; votre curiosité vient de troubler les mystères et d'empêcher la transformation par le feu. Homme il est, homme il restera ; mais ce n'est pas en vain qu'il aura été nourri de mon lait et que j'aurai touché ses lèvres de la braise sacrée. Il deviendra pour la race humaine un bienfaiteur dont les âges futurs conserveront un éternel souvenir. »

La reine et le roi s'étaient prosternés le front en terre, tremblants et suppliants. Quand il se relevèrent, Cérès avait disparu, bien qu'aucune porte ne se fût ouverte.

Sur le parquet de l'appartement, la reine trouva une couronne de coquelicots et de bleuets, d'une coloration si vive et si fraîche que jamais les champs n'ont produit de pareil. A l'écarlate des coquelicots d'un rouge plus ardent que celui de la flamme, à l'azur des bleuets plus gai que celui du ciel, au suave arome des fleurs, à leur éclat sans rival, à leur fraîcheur inaltérable, on reconnaissait bien vite que cette couronne n'avait pas été tressée par des mains ordinaires. C'était, en effet, la couronne de la déesse, laissée là par mégarde ou à dessein, la couronne de Cérès, qui se complaît à se parer avec les fleurs sauvages, le bleuet et le coquelicot, habituelles compagnes des moissons.

La reine la ramassa avec respect, soupçonnant son origine, et la mit sur la tête de son fils, qui pleurait à chaudes larmes en ne voyant plus sa bien-aimée nourrice. Aussitôt les cris de l'enfant s'apaisèrent et le sourire revint sur son visage. Et désormais, pour consoler le petit Triptolème en ses chagrins naissants, car depuis, l'épreuve manquée du brasier il en avait sa part tout comme les autres, pour consoler le petit Triptolème, on ne manquait pas de lui mettre la couronne, qui, par un prodige inexplicable, ne se fanait jamais. L'effet était merveilleux : larmes, chagrin, douleur, tout cessait à l'instant. C'est ainsi que, sans gémir une seule fois, il put faire ses dents. Je vous souhaite, mes filles, une couronne semblable pour les grosses molaires du fond.

Bref, Cérès était partie, reprenant ses voyages et ses recherches, qui aboutirent enfin. Une fontaine, traversée par le char du ravisseur, lui apprit, avec des paroles semblables au murmure des eaux, que Proserpine était sous terre, avec Pluton. Cérès obtient des dieux la délivrance de sa fille, mais non entière : il fut décidé que Proserpine passerait six mois avec sa mère, et six mois avec Pluton, à tour de rôle. Il fallut se contenter de cet arrangement, qui faisait la part égale à tous. Cérès fut bien agréablement étonnée quand elle revit sa fille : ce n'était plus la petite Proserpine avec des bouquets de fleurs dans le pan de sa robe ; c'était une grande et belle personne dont les yeux noirs brillaient d'une divine sérénité.

Avant de remonter aux cieux avec elle, Cérès voulut revoir son nourrisson d'Éleusis. Bien des années s'étaient passées, et l'enfant était devenu un vigoureux jeune homme, incertain encore de ce qu'il avait à faire en ce monde. Cérès lui traça la carrière à suivre. Elle le fit asseoir à sa gauche sur un char attelé de deux dragons ailés, et, munie de sacs d'orge et de froment, la céleste institutrice s'élança avec son élève par delà les nuées. Pendant ce voyage entre ciel et terre, Cérès apprit à Triptolème à façonner le fer, l'horrible métal de la guerre, en paisible soc de charrue ; elle lui montra comment s'ouvre un sillon et comment s'y dépose le grain ; elle lui enseigna les travaux de la semaille et ceux de la moisson ; elle lui fit voir de quelle façon se dispose le joug sur la tête des boeufs, qui, le mufle humide et le regard pacifique, traînent à pas lents l'instrument de labour. Lorsque l'élève fut assez instruit, Cérès déposa Triptolème à terre avec les grains pour la semence, et les outils pour le labourage. L'agriculture était inventée. L'homme, qui jusqu'alors s'était alimenté du produit incertain de la chasse, allait rendre impossible le retour de la famine au moyen du travail des champs, et trouver une nourriture assurée dans les fruits de Cérès, dans les céréales, première richesse des nations.

Ces récits merveilleux, qui rivalisent avec nos plus charmants contes de fées, vous montrent, mes filles, le puissant intérêt que de tout temps les céréales, froment, orge, seigle, avoine, ont inspiré aux hommes, à cause de leur utilité sans égale. La plante qui nous donne le pain est devenue le sujet de récits, transmis d'âge en âge, où l'imagination s'est complue à jeter de gracieuses images, n'ayant plus à sa disposition la vérité, perdue dans la nuit des siècles.

Le maïs, le riz, la pomme de terre, le cerisier, l'abricotier, la vigne et les autres végétaux alimentaires nous sont connus à l'état sauvage, dans leur pays natal ; on sait de quelles contrées ils sont originaires, à quelle époque ils ont été introduits dans nos cultures et par les soins de qui s'est faite leur acquisition. Mais le froment échappe à toute recherche sur son origine. Nul ne sait de quel pays il provient, nul ne l'a vu à l'état sauvage, nul ne pourrait dire en quel temps et par qui s'est fait le premier semis de la précieuse céréale. Volontiers je vois dans le froment une plante bénie, don spécial fait à l'homme en ses débuts agricoles. De même les anciens, dans leur reconnaissance, attribuaient les céréales à la divinité qui leur donne, son nom, à Cérès, déesse des biens de la terre et surtout des moissons.

Leur riante imagination avait encadré les principaux traits de l'histoire du blé dans la fable que je viens de vous raconter. Proserpine qui, tour à tour, passe six mois sous terre, dans l'obscur royaume de Pluton, et six mois avec sa mère, dans les sereines clartés du ciel, Proserpine, c'est la moisson elle-même, qui, pendant une partie de l'année, germe invisible sous les mottes, dans les ténèbres des sillons, et pendant l'autre partie s'élance sur de longs chaumes, et vient mûrir ses blonds épis aux rayons du soleil.

Qui nous empêche de voir dans le nourrisson chéri de Cérès, dans le petit Triptolème, le grain de blé lui-même, confié à la grande nourrice, la Terre. Lui aussi, en ses débuts de la vie, au moment de la germination, est bien chétif et d'apparence maladive. Il se ramollit comme s'il allait pourrir ; sa peau se gerce, tombe en lambeaux flétris, et la petite plante se montre, si molle encore, si frêle, qu'on ne sait quel miracle la soutient et l'empêche de périr. Mais le délicat brin d'herbe reçoit le vivifiant baiser de sa nourrice, la terre, qui l'allaite de ses sucs. A l'instant, il prend vigueur ; il monte, perce le sol et vient à l'air épanouir sa première feuille verte. Enfin, à lui aussi l'épreuve du feu est nécessaire pour devenir la joie du laboureur, car c'est aux rayons les plus ardents du soleil qu'il doit mûrir son épi.

CLAIRE. — Mais le petit Triptolème fut étendu sur la braise ardente, tandis que le blé reçoit seulement la chaleur du soleil ?

AURORE. — Soit ! Allons plus loin, et vous verrez que le grain passe à son tour par une aussi rude épreuve avant d'être l'incomparable nourriture, le pain. Devenu farine et converti en pâte, n'est-il pas enfin couché sur la pierre brûlante du four ? N'est-ce pas la le lit de braise où se fait la dernière et la plus importante transformation ? Mais laissons la fable, brodant à sa fantaisie sur un fond de vérité ; laissons les féeriques récits des anciens âges, et occupons-nous de la réalité des faits.

source : Jean-Henri Fabre, Aurore, 1874