En 1347, Edouard, roi d'Angleterre, assiégeait Calais, qui, pressé par la famine et n'espérant plus de secours, fut obligé de se rendre. Avant d'ouvrir les portes à l'ennemi, le gouverneur, Jean de Vienne, monte aux créneaux des murs de la ville et fait signe de la main aux Anglais qu'il désire entrer en pourparlers. Deux envoyés d'Edouard accourent à portée de voix.

« Chers et vaillants seigneurs, leur dit Jean de Vienne, vous savez que le roi de France, mon maître, nous a envoyés ici, moi et les miens, pour défendre cette ville et cette forteresse. Tout ce que l'on peut faire, nous l'avons fait. Maintenant le secours nous manque et nous n'avons plus de quoi vivre. Il faudra que nous mourions tous de faim, si le roi, votre seigneur, ne nous prend en pitié. Priez-le donc qu'il nous laisse sortir tels que nous sommes. »

« Monseigneur le roi, répondent les Anglais, n'entend pas que vous vous en alliez ainsi. Sa volonté est de rançonner les uns et de faire mourir les autres. »

« Nous sommes ici, réplique le gouverneur, un petit nombre de gens de guerre qui loyalement avons servi le roi de France, notre souverain sire, comme vous serviriez le vôtre en pareil cas. Nous avons supporté bien des maux, mais nous sommes résolus à tout souffrir encore plutôt que de consentir à ce que le plus petit de la ville soit autrement traité que le plus grand de nous. »

Les envoyés revinrent vers le roi d'Angleterre et lui rapportèrent les paroles du gouverneur. Edouard, irrité de l'opiniâtre résistance de la ville, voulait tout mettre à mort. Les barons et les chevaliers anglais qui étaient présents, redoutant les derniers efforts d'une population au désespoir et craignant d'ailleurs, pour l'avenir, de terribles représailles, conseillaient au roi la clémence.

« Eh bien ! seigneurs, dit Edouard cédant enfin à leurs. conseils, je ne veux être seul contre vous tous. Allez dire au capitaine de Calais qu'il me livre six des plus notables bourgeois de la ville ; qu'ils viennent en chemise, la tête et les pieds nus, la corde au cou et les clefs de la ville en leurs mains. Je ferai d'eux à ma volonté ; le reste aura la vie sauve. »

Quand cette réponse lui fut connue, Jean de Vienne, qui attendait appuyé aux créneaux, fit sonner le beffroi ; et toute la population se rassembla sur la place, hommes et femmes, enfants et vieillards. Jean raconte alors ses démarches, il fait connaître la volonté du roi. Le terrible arrêt est accueilli d'abord par un morne silence ; chacun cherche du regard les six victimes dont la mort doit sauver la vie des autres, les six victimes à choisir parmi ses amis, ses frères, ses parents. Bientôt, du sein de la foule, mourante de faim, des gémissements s'élèvent, des sanglots éclatent ; le vieux gouverneur se détourne pour cacher à ses soldats les grosses larmes qui lui sillonnent les joues. Mais le temps accordé s'écoule, il faut une prompte réponse. Un homme se lève, riche, considéré, réunissant les conditions requises par le roi d'Angleterre ; il est notable, il a le glorieux droit de mourir pour les autres. Ce héros est Eustache de Saint-Pierre, Il se lève et prononce ces saintes paroles :

« Ce serait grande tristesse que le peuple ici présent pérît par famine ou par les armes, et celui-là ferait œuvre bien agréable à Dieu qui empêcherait pareil malheur, J'ai si grande espérance dans le pardon de Notre-Seigneur si je meurs pour sauver ce peuple, que je veux être le premier. J'irai au roi d'Angleterre, la tête nue et la corde au cou. »

Quand Eustache eut dit ces paroles, hommes et femmes se prosternèrent à ses pieds en pleurant. A peine avait-il fini de parler que se levèrent, pour lui faire compagnie et partager sa mort, Jean d'Aire et les deux frères de Wissant, Jacques et Pierre. Ces magnanimes exemples éveillèrent l'émulation du dévouement. Pour les deux victimes qui restaient, il fallut tirer au sort parmi plus de cent qui se proposaient. Deux sublimes inconnus, car l'histoire n'a pas malheureusement conservé leurs noms, vinrent s'adjoindre, choisis par le sort entre tous leurs concurrents, aux quatre qui s'étaient offerts les premiers.

Accablé d'ans, de blessures et d'angoisse, Jean de Vienne accompagne les six notables jusqu'aux portes de la ville. Eustache de Saint-Pierre et ses nobles compagnons sont en chemise, la tête et les pieds nus, la corde au cou, ainsi que le veut Edouard. Ils portent les clefs de la ville chacun en tient une poignée. Leurs femmes et leurs enfants suivent, pleurant et se tordant les mains, Ils sont amenés à Edouard, à travers le camp ennemi.

Les comtes et les barons qui environnent le roi d'Angleterre, saisis d'admiration au récit de ce qui vient de se passer, invitent le roi à la générosité. Edouard reste muet et jette un regard cruellement courroucé sur les bourgeois. Il ordonne de les mettre à mort à l'instant.

« Ah ! sire, s'écrie l'un des barons, veuillez refréner votre colère. Ce serait cruauté inouïe que de faire mourir ces gens, qui se sont remis en vos mains pour sauver les autres. »

« Taisez-vous, réplique le roi, en grinçant des dents ; qu'on fasse venir le coupe-tête. »

Informée de ce qui se passe, la reine d'Angleterre accourt toute éplorée et se jette aux pieds de son mari.

« Ah ! sire, lui dit-elle, depuis que j'ai passé la mer, je ne vous ai encore demandé aucune grâce. Aujourd'hui je vous prie humblement, pour l'amour de Notre-Seigneur, d'accorder la vie à ces six hommes. »

Le roi ne répondit pas, mais regarda sa femme, qui se désolait à genoux devant lui. Devant les larmes et les supplications de la reine, il mollit enfin.

« Ah ! madame, fit-il, j'aimerais mieux que vous fussiez en ce moment autre part qu'ici. Prenez les six bourgeois, je vous les donne ; traitez-les comme il vous plaira.  »

La reine se leva et fit lever les six bourgeois prosternés à terre. Leur ayant enlevé la corde du cou, elle les amena dans sa tente, où des vêtements et de la nourriture leur furent donnés. Enfin ils furent conduits en sûreté, chacun avec un présent.

Les Calaisiens durent ainsi la vie au magnanime dévouement d'Eustache et de ses compagnons ; mais ils perdirent tout le reste, car Edouard les chassa, jusqu'au dernier, de la ville, qui fut repeuplée par des Anglais.

source : Jean-Henri Fabre, Aurore, 1874