Jetez les yeux sur la carte d'Europe : tout au milieu de la Méditerranée, vous verrez une grande île triangulaire séparée de l'Italie par un détroit. C'est la Sicile, que les anciens nommaient Trinacrie à cause de ses trois pointes on promontoires. Là, disait-on, était enfoui vivant, au sein des profondeurs de la terre, un géant énorme, puni des dieux pour avoir tenté d'escalader le ciel. Son nom est Typhée. Sa droite est sous l'un des trois promontoires de l'île, sa gauche est sous le second, et ses pieds sont retenus sous le troisième. Des chaînes de montagnes ont leurs racines dans les intervalles de ses doigts. Sur sa tête pèse l'Etna, l'immense volcan qui toujours fume ou rejette des fleuves de feu. La colonne de fumée, c'est l'haleine du géant qui respire par le soupirail de la montagne ; le courant de laves ardentes, c'est l'écume qui s'épanche de ses lèvres courroucées. Pour peu qu'il remue dans sa couche et cherche à s'étirer les membres, le sol se met à trembler ; s'il tente de se retourner d'un flanc sur un autre, l'île se gerce d'effrayants abîmes, les montagnes chancellent, les cités s'écroulent.

Or, un jour que la Sicile venait d'être violemment ébranlée, Pluton, le dieu des enfers, quitta son noir palais, dont les voûtes menaçaient de s'ouvrir, et vint au dehors reconnaître ce qui se passait, craignant que d'un moment à l'autre, par quelque large crevasse, la lumière du jour ne descendît dans son royaume ténébreux. Mais le danger était passé : après avoir fait sauter quelques quartiers de montagnes qui lui gênaient les épaules, le géant était rentré dans le repos, pour des siècles peut-être. Pluton rassuré se mit à parcourir l'île, afin de se récréer un peu le regard avant de regagner ses tristes États.

La campagne était revêtue des magnificences du printemps ; le long des ruisseaux, les lauriers-roses embaumaient l'air de leurs amères senteurs ; les narcisses émaillaient les prairies, l'anémone et la primevère tapissaient la pelouse. Cette fête printanière, avec l'éclat de son ciel bleu, ses chants d'oiseaux dans la ramée, ses parfums des foins en fleur, remuait doucement l'âme du sombre monarque et lui faisait oublier les tristesses de son empire souterrain. La figure rembrunie et noblement soucieuse, le regard étincelant sous de sévères sourcils, la chevelure retenue par un diadème qui semblait tressé avec des languettes de flamme, le dieu parcourait lentement la campagne, assis sur son char d'ébène que traînaient quatre chevaux plus noirs que le charbon et maîtrisés par des freins d'argent. L'essieu du char était une barre d'or poli, les boutons des roues consistaient en deux gros rubis qui lançaient, en tournant, des lueurs rouges plus vives que l'éclair.

Voici qu'au milieu des hautes herbes d'un pré, de jeunes filles folâtrent entre elles et cueillent des fleurs pour des bouquets, chacune désireuse d'en amasser plus que les autres. Proserpine, c'est le nom de la plus grande, a déjà rempli sa corbeille et continue la récolte, qu'elle maintient dans un pan de sa robe. Sa mère, la déesse Cérès, occupée à donner aux champs leur verdure, l'avait laissée jouer loin d'elle avec ses compagnes. Tout à coup quelque chose comme un tourbillon d'ardente fumée traverse avec fracas la prairie, et Proserpine disparaît, appelant à son aide, avec des cris d'angoisse, ses amies et sa mère, sa mère surtout. C'était Pluton qui, charmé de sa bonne tournure, venait de l'enlever pour la conduire dans son noir royaume et en faire sa compagne.

D'une main, le ravisseur presse l'attelage fuyant dans un flot de poussière ; de l'autre, il retient la captive qui veut s'élancer pour reprendre ses fleurs, ses belles fleurs, échappées des plis de la robe. — Maman ! maman ! s'écrie Proserpine transie d'effroi. — Maman ! maman ! répète l'écho des rochers voisins. Puis on n'entend plus rien que le bruissement des roues. Au fond d'une vallée perdue dans les montagnes, Pluton frappe enfin la terre de son sceptre.

Un abîme s'ouvre, horrible de profondeur et d'obscurité, exhalant la pestilentielle odeur du soufre. Le char s'y précipite, éclairé par les clartés que lancent les boutons en rubis de l'essieu. Quelqu'un qui se fût trouvé à l'entrée du gouffre aurait entendu remonter des entrailles de la terre les cris, de moins en moins distincts, de la jeune fille : Maman ! maman ! Mais personne ne s'y trouvait, et bientôt l'abîme, se refermant, empêcha de rien entendre. Le rapt était consommé à l'insu de tous.

Sur le soir, Cérès arrive et ne trouve plus sa fille, dont les jeunes compagnes pleurent, assises sous un arbre, oublieuses de leurs corbeilles pleines de fleurs. — Où est Proserpine ? demande la mère avec anxiété. — Nous ne le savons pas, répondent-elles ; un tourbillon de fumée a soudainement traversé la prairie, et notre amie a disparu en jetant des cris d'effroi. — Cérès parcourt les environs à la hâte, interroge l'un, interroge l'autre : personne n'a rien vu, personne n'a rien entendu. La malheureuse mère soupçonne quelque affreux malheur : il faut qu'elle retrouve sa fille, devrait-elle la chercher nuit et jour, sans repos, sur toute la terre. Elle gravit la cime de l'Etna, allume au brasier du volcan une branche de sapin qui doit lui servir de torche pour guider ses pas dans l'obscurité, et part à l'instant pour ses recherches. Cette nuit-là et les nuits d'après, on vit, pendant des mois et des années entières, une lueur errer par les forêts obscures, par les crêtes des monts, par les vallées profondes, comme si quelque étoile détachée du firmament glissait à la surface de la terre. C'était la torche de Cérès cherchant sa fille ; c'était le tison de sapin toujours ardent lorsque venait la nuit, toujours flambant sans jamais se consumer.

Tous les recoins de la Sicile avaient été parcourus sans nouvelle aucune de Proserpine, lorsqu'un jour, par un soleil ardent, sur une route poudreuse, bordée d'oliviers où grinçaient des milliers de cigales, passait une pauvre femme, courbée par l'âge, appuyée sur un gros bâton à demi brûlé au bout. Exténuée de soif et de fatigue, la jambe traînante, la figure abattue, elle frappa à la porte d'une misérable cabane pour demander à boire et à se reposer. Une jeune femme vint ouvrir, couverte de haillons, mais avenante et pleine de bonté. Elle pria l'inconnue d'entrer, et gracieusement lui offrit un escabeau. — Vous paraissez bien fatiguée, ma bonne mère, dit-elle ; asseyez-vous. Je vais traire la chèvre pour vous donner une tasse de lait. — En ce moment, le bâton noirci, que la vieille avait appuyé contre le mur, jeta une lueur si vive, que l'intérieur de la cabane parut tapissé de soleil. L'éblouissante illumination ne dura qu'un instant ; et comme elle tournait le dos au bâton, la maîtresse du logis crut à un éclair d'orage, ce qui l'étonna fort, car il n'y avait pas un seul nuage au ciel. Le lait arriva tout écumeux. L'inconnue prit la tasse d'une main tremblotante. Pendant qu'elle buvait à petites gorgées, survient un mauvais drôle du voisinage qui, le doigt dans la narine, le vêtement en pièces et retenu à l'épaule par une ficelle, se met insolemment devant la pauvre vieille, fait mine de lui renverser la tasse et l'appelle goulue. Pour la seconde fois le bâton noirci lança des lueurs, mais cette fois si rouges et si effrayantes, que la cabane parut incendiée. En même temps la vieille jette à la face du vaurien les dernières gouttes de son écuelle. Prodige ! le méchant enfant devient un hideux lézard, couvert d'écailles vertes et de taches blanches produites par les gouttes de lait. Il veut crier: sa figure s'allonge en horrible gueule et la parole expire dans son gosier de reptile. Il s'enfuit, rampant sur de courtes pattes ; il va se blottir dans les fentes des rochers voisins, où de nos jours on peut le voir encore réchauffer sa froide croupe au soleil.

Et voici que la misérable vieille est devenue en même temps une majestueuse personne qui rassure son hôtesse et lui dit : — Ne craignez rien, bonne femme ; vous avez devant vous Cérès cherchant sa fille, Cérès qui se souviendra de votre tasse de lait. — Puis tout disparut ; mais longtemps encore le point du mur touché par le bâton noirci répandit une douce lueur, et l'intérieur de la cabane resta imprégné d'un parfum suave, trace du passage de la déesse.

Enfin, avec les années, le pauvre coin de terre où la chèvre trouvait à peine de quoi brouter devint si prospère et produisit de telles récoltes, que l'abondance chassa pour toujours la misère de l'hospitalière cabane. Cérès, la déesse des biens de la terre, se souvenait de la tasse de lait.

source : Jean-Henri Fabre, Aurore, 1874