AURORE. — Vous vous demandez toutes les trois, j'en suis sûre, pour quels motifs, ayant à vous parler du tonnerre, je me suis mise à frictionner de la cire d'Espagne, une bande de papier et le dos du chat. Vous allez le comprendre, mais auparavant écoutez une histoire.

Un magistrat de la petite ville de Nérac, nommé de Romans, s'avisa, il y a un peu plus d'un siècle, de l'expérience la plus solennelle que la science ait enregistrée dans ses annales. On le vit s'acheminer vers la campagne, par un temps orageux, avec un grand cerf-volant et un paquet de cordes. Plus de deux cents personnes l'accompagnaient, vivement préoccupées. Qu'allait-il donc faire, le célèbre magistrat ? Oubliant ses graves fonctions, se proposait-il quelque divertissement indigne de lui ? Etait-ce pour voir lancer un puéril cerf-volant de papier que les curieux affluaient ? Non, non de Romas allait réaliser le plus audacieux projet que le génie de l'homme ait jamais conçu : il allait témérairement provoquer la foudre au sein même des nuages et faire descendre le feu du ciel à ses pieds.

Le cerf-volant, qui devait recueillir la foudre au milieu des nuées orageuses et l'amener sous les yeux de l'intrépide expérimentateur, ne différait pas de ceux qui vous sont connus seulement la corde en chanvre était garnie d'un fil de cuivre dans toute sa longueur. Le vent s'étant levé, on lança la machine de papier, qui atteignit une hauteur d'environ deux cents mètres.

A l'extrémité inférieure de la corde, on attacha un cordon de soie et ce cordon fut fixé lui-même sous l'auvent d'une maison, à l'abri de la pluie. Un petit cylindre de fer-blanc était appendu en un point de la corde en chanvre, bien en rapport avec le fil métallique qui la parcourait. Enfin de Romas était armé d'un cylindre pareil, emmanché à l'extrémité d'un long tube en verre. C'est avec cet instrument ou cet excitateur, tenu à la main par son manche de verre, qu'il devait faire jaillir le feu des nuées, conduit par le fil de cuivre de la corde du cerf-volant jusqu'au cylindre métallique terminant ce fil. Le cordon de soie et le manche en verre avaient pour effet de s'opposer à la propagation de la foudre, soit dans le sol, soit dans le bras de l'expérimentateur, car ces matières ont la propriété de ne pas livrer passage à l'électricité, lorsqu'elle n'est pas trop abondante. Les métaux, au contraire, la laissent parfaitement circuler.

Bientôt des nuées orageuses passent à proximité du cerf-volant planant dans les airs. De Romas approche l'excitateur du cylindre de fer-blanc suspendu au bout de la corde, et soudain une lueur jaillit : elle est produite par une éblouissante étincelle, qui s'élance sur l'excitateur, craque, jette un éclair et se dissipe à l'instant.

MARIE. — C'est tout juste ce que nous obtenions hier au soir en approchant le bout d'une clef de la bande de papier chauffée et frottée.

AURORE. — C'est, en effet, la même chose. La foudre, les perles de feu du chat, les étincelles du papier, sont également le résultat de l'électricité.

Mais revenons à de Romas. Voilà l'électricité, voilà la substance de la foudre dans la corde du cerf-volant. Elle est inoffensive encore, à cause de sa faible quantité ; aussi de Romas n'hésite-t-il pas à la faire jaillir avec le doigt, Chaque fois qu'il l'approche du cylindre, son doigt reçoit une étincelle. Les spectateurs, enhardis, viennent, à son exemple, provoquer l'explosion électrique. On s'empresse autour du cylindre merveilleux qui recèle maintenant le feu du ciel ; chacun veut en tirer des éclairs, chacun veut voir étinceler entre ses doigts la substance fulminante descendue des nuages. On joue ainsi impunément une demi-heure avec le tonnerre, lorsque tout à coup une étincelle violente atteint de Romas et le renverse à demi. L'heure du péril est venue : d'épais nuages planent au-dessus du cerf-volant.

De Romas rappelle toute sa fermeté ; il fait rapidement écarter la foule et reste seul à côté de son appareil, au centre du cercle des spectateurs, que l'épouvante commence à gagner. Alors, à l'aide de l'excitateur, il fait jaillir du cylindre métallique d'abord de fortes étincelles, capables de terrasser une personne sous la violence de la commotion, puis des lames de feu qui serpentent comme la foudre et éclatent avec fracas. Ces lames mesurent bientôt une longueur de deux à trois mètres. Celui qu'elles atteindraient périrait infailliblement. De Romas, qui redoute d'un moment à l'autre quelque accident mortel, fait élargir davantage le cercle des curieux, et cesse la périlleuse provocation du feu électrique. Mais, bravant une mort imminente, il continue de près ses redoutables observations, avec le même sang-froid que s'il eût procédé à l'expérimentation la plus inoffensive. Autour de lui, quelque chose bruit comme le souffle d'une forge ; une odeur de soufre brûlé règne dans l'air ; la corde du cerf-volant se couvre d'une enveloppe lumineuse, et figure un ruban de feu joignant le ciel à la terre. Trois longues pailles, gisant par hasard sur le sol, se dressent debout, sautillent, s'élancent vers la corde, retombent, s'élancent encore, et pendant quelques minutes égayent les spectateurs de leurs évolutions.

CLAIRE. — Hier au soir, les barbes de plume et les menus morceaux de paille sautaient de la même manière entre la feuille de papier électrisée et la table. La feuille de papier frottée recèle donc, mais en petit, la substance même de la foudre.

AURORE. — Je suis heureuse de vous voir saisir cette étroite ressemblance entre la foudre et l'électricité que nous faisons apparaître en frottant certains corps. De Romas faisait sa terrible expérience précisément pour constater cette ressemblance.

J'ai dit terrible expérience vous allez voir, en effet, quel danger courait l'audacieux expérimentateur. Trois pailles, vous disais-je, sautillaient de la corde au sol et du sol à la corde, quand soudain tout le monde pâlit d'effroi : une violente explosion éclate, et la foudre tombe en creusant un large trou dans le sol et en soulevant un nuage de poussière.

AUGUSTINE. — Mon Dieu ! de Romas était mort ?

AURORE. — Non, de Romas était sauf ; il rayonnait de joie. Il venait de prouver que la foudre peut être amenée des nuages à la portée de l'observateur ; il venait de prouver que le tonnerre a pour cause l'électricité. Ce n'était pas là mes chères enfants, un mince résultat, propre à satisfaire uniquement notre curiosité. La foudre étant connue dans sa nature, il devenait possible de se garantir de ses ravages, comme je vous le dirai en vous parlant du paratonnerre.

MARIE. — De Romas, qui faisait au péril de sa vie ces importantes expériences, dut être comblé d'honneurs et de richesses par ses contemporains ?

AURORE. — Hélas ma bonne Marie, ce n'est pas ainsi que d'habitude les choses se passent. La vérité, pour s'établir, trouve rarement la place libre ; elle doit lutter contre les préjugés et l'ignorance. La lutte est parfois si pénible, que les personnes de bonne volonté succombent à la tâche. De Romas, voulant répéter son expérience à Bordeaux, fut accueilli à coup de pierres par la foule, qui voyait en lui un homme dangereux, évoquant la foudre par des maléfices. Il dut fuir à la hâte en abandonnant ses appareils.

source : Jean-Henri Fabre, Aurore, 1874