Les étoiles occupent constamment, sur la voûte du ciel, la même position par rapport l'une à l'autre. Les planètes, au contraire, à cause de leur révolution autour du Soleil, se déplacent dans le ciel et traversent successivement divers groupes d'étoiles ou constellations. A ce caractère s'en joint un autre qui permet de distinguer une étoile d'une planète. La lumière des étoiles est douée d'élancements rapides, d'un tremblotement continu qu'on nomme scintillation. Les planètes, Vénus exceptée, scintillent peu ou point.

Les étoiles sont des globes lumineux par eux-mêmes, situés bien au delà de notre système solaire ; en un mot, ce sont autant de soleils analogues au nôtre, mais infiniment plus éloignés. Occupons-nous d'abord de leur distance. Ce que les astronomes nous enseignent à ce sujet est un des faits les plus frappants de l'histoire du ciel.

Ils nous disent que l'esprit s'égare dans la supputation des distances stellaires, tant les nombres deviennent énormes quand on prend pour unité la lieue ou toute autre longueur analogue ils nous disent qu'avec ces inconcevables distances, une mesure spéciale est nécessaire, grandiose comme les profondeurs qu'elle doit mesurer. C'est la lumière qui nous la fournit.

Je vous apprendrai d'abord que la lumière marche, progresse, mais avec une vitesse qui n'a rien de comparable au monde. Ainsi, pour nous venir du Soleil, c'est-à-dire pour franchir une distance de 38 millions de lieues, un rayon de lumière emploie 8 minutes environ. Rappelez-vous que, pour franchir la même distance, la locomotive la plus rapide mettrait de trois à quatre siècles.

Comparez les deux temps et jugez des vitesses. Eh bien, les astronomes nous affirment, sur la foi de leurs rigoureuses observations, que, pour nous arriver de l'une des étoiles les plus voisines, la lumière met trois ans et demi. Trois ans et demi comprenez-vous bien ? trois ans et demi lorsque, dans la moitié d'un petit quart d'heure, dans 8 minutes, 38 millions de lieues sont franchis

CLAIRE. — Ma pauvre tête s'y perd, ma bonne tante le ciel est donc bien grand !

AURORE. — Ecoutez encore. Toutes les étoiles ne sont pas à la même distance : il y en a de plus près, il y en a de plus loin. Une étoile nommée Wéga, cette magnifique étoile blanche qui en ce moment brille là-haut, tout au-dessus de nos têtes, met de 12 à 13 ans pour nous envoyer sa lumière ; une autre appelée Sirius met 22 ans ; une autre appelée la Polaire, 31 ans ; une autre appelée la Chèvre, 72 ans. Et il y en a de bien plus éloignées encore. La lumière qui en ce moment atteint notre prunelle, quoique dardée avec l'incompréhensible vitesse de 77,000 lieues par seconde était en route depuis de longues années : depuis 31 ans si elle nous vient de la Polaire, depuis 72 ans si elle nous vient de la Chèvre. Vieillie en chemin, elle nous apporte, non les nouvelles présentes de l'étoile, mais les nouvelles du passé.

Par delà les étoiles qui mettent, comme la Chèvre, la durée d'une vie humaine à nous envoyer leurs rayons, d'autres plus nombreuses se trouvent encore dont la lumière emploie des siècles, des milliers d'années à nous parvenir. Pour les dernières étoiles vues avec les plus puissants télescopes, la distance est telle que la lumière met 2,700 ans à la franchir.

Jetez les regards vers la première venue des plus petites étoiles qui fourmillent au ciel. A l'époque où l'astre a dardé la lumière qui nous la rend visible en ce moment, personne de nous n'était au monde ; et personne de nous ne verra la lumière partie en ce moment même, car son voyage est d'une durée embrassant des siècles. Si, par impossible, cette étoile venait à s'anéantir, on la verrait encore pendant des centaines d'années, tant que la lumière, en route au moment de la destruction de l'astre, n'aurait pas achevé son trajet. Dupes d'une illusion occasionnée par la marche de la lumière, si lente eu égard à ces effrayantes distances, nous croirions voir réellement l'étoile alors que depuis longtemps elle n'existerait plus.

L'étoile la plus voisine de nous est distante de la Terre d'au moins 200,000 fois la longueur qui nous sépare du Soleil. Si nous étions transportées à cette distance, comment verrions-nous le Soleil ? Ou plutôt, car, avec un tel éloignement, le Soleil lui-même, le Soleil énorme devient néant, comment verrions-nous le cercle décrit par la Terre en son voyage annuel ? — Nous le verrions, le calcul le prouve, comme une pièce de cinq centimes placée à 2,500 mètres de distance ? Oui, c'est dans ce petit rond que roule la Terre, à raison de 2,700 lieues par heure. Le disque d'un misérable sou, distant de l'œil de 2,500 mètres, nous masquerait son champ de course ! Quant à voir la Terre elle-même, lorsque son orbite est si mesquinement rétrécie, il ne faut pas y songer. S'informe-t-on de l'atome de poussière qu'un coup de vent a soulevé au-dessus des nuées ? Ne nous informons puis davantage de notre globe à la distance des étoiles, même les plus voisines. Tout au plus, au beau milieu du petit rond qui, à cette distance, représenterait l'orbite terrestre, distinguerait-on quelque chose de luisant, un point lumineux, une étincelle, un rien. Or cette étincelle, ce rien qui reluit, est pour nous la gloire de ce monde : c'est le Soleil ! Ainsi, à la distance de l'étoile la plus rapprochée de nous, le Soleil doit, tout au plus, faire l'effet d'une fort médiocre étoile.

Puisque la distance en plus ou en moins change, pour le regard, le Soleil en étoile ou l'étoile en soleil, de même qu'elle change un brasier en étincelle ou l'étincelle en brasier, on est amené à conclure que les étoiles sont autant de soleils comparables au nôtre, foyers comme lui de chaleur et de lumière, énormes comme lui, et comme lui centres d'un cortège de planètes et de satellites, mondes obscurs que la raison devine, mais que l'œil ne verra peut-être jamais.

Ces lointains soleils sont de volume très-variable ; les uns dépassent le nôtre, d'autres l'égalent, d'autres lui sont inférieurs. D'après les mesures d'Herschel, la Chèvre formerait un soleil que ne pourrait entourer, en manière de ceinture, le cercle annuel décrit par la Terre ; un soleil enfin égal à plus de 20 millions de fois le nôtre. Le célèbre astronome s'est-il mépris ? Ses instruments l'ont-ils trompé ? Qui pourrait affirmer que, dans les trésors du ciel, ne se trouvent pas des globes de ce volume ? — D'après la vivacité de son éclat, on présume que Sirius, la plus brillante étoile de notre ciel, équivaut à un millier de fois le Soleil. — D'autre part, comme un éclat plus faible résulte d'un plus grand éloignement, il peut très-bien se faire que le moindre point stellaire, limite de ce que l'œil perçoit, soit un géant par rapport Sirius. La poussière lumineuse que le regard saisit a grand'peine dans les profondeurs du firmament est toujours une poussière de soleils.

source : Jean-Henri Fabre, Aurore, 1874