AURORE. — Les insectes sont les auxiliaires de la fleur. Mouches, guêpes, bourdons, scarabées, papillons, tous, à qui mieux mieux, lui viennent en aide pour transporter le pollen des étamines sur les stigmates. Ils plongent dans la fleur, affriandés par une goutte mielleuse, expressément préparée au fond de la corolle. Dans leurs efforts pour l'atteindre, ils secouent les étamines et se barbouillent de pollen, qu'ils transportent d'une fleur à l'autre. Qui n'a vu les bourdons sortir enfarinés du sein des fleurs ? Leur ventre velu, poudré de pollen, n'a qu'à toucher en passant un stigmate pour lui communiquer la vie. Quand, au printemps, sur un poirier en fleurs, tout un essaim de mouches, d'abeilles et de papillons s'empresse, bourdonnant et voletant, c'est triple fête, mes amies fête pour l'insecte, qui butine au fond des fleurs ; fête pour l'arbre, dont les ovaires sont vivifiés par tout ce petit peuple en liesse ; fête pour l'homme, à qui récolte abondante est promise.

L'insecte est le distributeur par excellence du pollen ; toutes les fleurs qu'il visite reçoivent leur part de poussière vivifiante. Pour l'attirer, la fleur possède, au fond de sa corolle, une goutte de liqueur sucrée, appelée nectar. Déchirez en deux une fleur de narcisse, de primevère, de chèvrefeuille, et passez le bout de la langue au fond de la corolle ouverte. Vous sentez quelque chose de suavement doux. Voilà le nectar, voilà la friandise qui attire les insectes. Avec cette liqueur, les abeilles font leur miel. Pour la puiser dans les corolles façonnées en profonds entonnoirs, les papillons ont une longue trompe, roulée en spirale pendant le repos, mais qu'ils déroulent et qu'ils plongent dans la fleur, à la manière d'une sonde, quand il faut atteindre le délicieux breuvage.

Cette goutte de nectar, l'insecte ne la voit pas ; cependant il sait qu'elle existe, et sans hésitation il la trouve. Dans quelques fleurs, néanmoins, une grave difficulté se présente : ces fleurs sont étroitement fermées de partout. Comment arriver au trésor, comment trouver la porte qui mène au nectar ? Eh bien, ces fleurs fermées ont un écriteau, une enseigne qui dit clairement : C'est par ici que l'on entre.

CLAIRE. — Vous ne nous ferez pas croire celle-là !

AURORE. — Je ne veux rien vous faire croire, ma chère enfant ; je veux vous faire voir, vous faire toucher du doigt. Regardez cette fleur de gueule-de-loup. Elle est exactement close ; ses deux lèvres rapprochée ne laissent aucun passage libre. Sa couleur est d'un rouge violet uniforme ; mais là, tout au beau milieu de la lèvre inférieure, se trouve une large tache d'un jaune très-vif. Cette tache, si propre à frapper la vue, est l'enseigne, l'écriteau dont je vous parle. Par son éclat elle dit C'est ici qu'est la serrure.

Appuyez vous-même le petit doigt sur la tache. Vous voyez : immédiatement la fleur bâille, la serrure à secret joue. Et vous vous figurez que le bourdon n'est pas au courant de ces choses ? Surveillez-le dans le jardin, vous verrez comme il sait déchiffrer les enseignes des fleurs. Quand il visite une gueule-de-loup, c'est toujours sur la tache jaune et jamais ailleurs qu'il s'abat. Sous le poids de l'insecte, la porte s'ouvre ; le bourdon entre, il se roule dans la corolle, il s'enfarine de pollen, il en barbouille le stigmate. La goutte bue, il part et va, sur d'autres fleurs, forcer la serrure, dont il connaît à fond les secrets. A son insu, il distribue ainsi la poussière de pollen dont sa toison est poudrée.

Eh bien, toutes les fleurs closes ont, comme la gueule-de-loup, un point voyant, c'est-à-dire une tache de coloration vive, fréquemment jaune ou orangée, ce qui est la teinte douée du plus grand pouvoir lumineux. Cette tache se trouve à l'entrée de la corolle, au voisinage immédiat des anthères ; elle frappe la vue par son éclat et guide les insectes dans leurs recherches. Elle est l'enseigne qui montre l'entrée de la fleur et dit : C'est ici. Enfin les insectes dont la fonction est de visiter les fleurs pour déposer, à leur insu, du pollen sur le stigmate, connaissent à merveille la signification de cette tache. C'est toujours sur elle qu'ils forcent pour faire ouvrir la fleur.

La fleur de l'iris est encore plus remarquable que celle de la gueule-de-loup. Sa corolle comprend six pièces, trois étalées en dehors et courbées en arc, trois relevées et se rassemblant dans le haut en un dôme. Ces dernières sont d'un bleu violet uniforme ; les autres ont au milieu une large bande hérissée et semblable à un grossier velours jaune. Ces bandes, qui par leur teinte safranée tranchent vivement sur le fond violet du reste de la fleur, sont les points voyants qui conduisent aux étamines, invisibles de l'extérieur et fort difficiles à trouver pour un œil inexpérimenté.

Au centre de la fleur sont trois larges lames violettes ayant toute l'apparence de pétales ; mais l'apparence est trompeuse, car ces lames sont en réalité les styles du pistil. Chacune d'elles se courbe en une voûte et vient s'appliquer contre un pétale à bande jaune, de manière que les deux pièces forment, par leur assemblage, une chambre close. Dans chaque chambre est placée une étamine, dont l'anthère s'applique étroitement contre la voûte. Enfin, à l'entrée même de la chambre, la mince et large lame du style se double d'un étroit rebord membraneux. Ce rebord, c'est le stigmate, c'est le point où le pollen doit parvenir.

Complétez par la vue même de la fleur ce que la parole et le dessin sont impuissants à rendre,à et vous comprendrez très-bien que, sans le secours d'un aide, il est absolument impossible au pollen d'arriver au stigmate. L'anthère est placée dans l'intérieur d'une chambre exactement close, à l'abri de toute agitation de l'air ; le stigmate est placé au dehors, à l'entrée.

Mais qu'un insecte survienne et la difficulté disparaît pour faire place à d'admirables combinaisons. Le point voyant, la bande de velours jaune, est la voie qui mène il l'intérieur de la chambre. C'est là que se posent invariablement abeilles, mouches et bourdons à la recherche du nectar ; aucun ne se méprend sur la route à suivre. L'insecte soulève la lame du style, entre et de son dos velu brosse en passant la voûte où est appliquée l'anthère. Il s'avance jusqu'au fond de l'étroite galerie, boit le nectar et sort enfariné de pollen.

Suivons-le sur une autre fleur. Maintenant le repli de l'entrée, repli qui est le stigmate, agit comme un râteau sur le dos de l'insecte pénétrant dans la chambre, et cueille du pollen sur sa toison. Il faudrait être moins clairvoyant que le grossier bourdon pour ne pas reconnaître, dans ces merveilleuses harmonies entre la fleur et son auxiliaire l'insecte, des arrangements combinés par l'éternelle Raison.

source : Jean-Henri Fabre, Aurore, 1874