AURORE. — Tous les cours d'eau des continents, fleuves et fontaines, sources, rivières et torrents, ont pour origine les nuages du ciel, formés par la continuelle évaporation des mers sous les rayons du soleil. La fontaine qui se fait jour entre deux rives de cresson, le ruisseau qui bruit dans la prairie sous la verdure des aulnes, le torrent qui bondit de chute en chute parmi les rocs éboulés, le fleuve large d'une lieue qui pour tributaires a tous les cours d'eau d'un empire, proviennent également des nuages et retournent à la mer, d'où ces nuages sont venus.

C'est autour des hautes cimes que les nuages s'amassent de préférence. Là, tantôt ces nuages se bornent à imprégner le sol d'une humidité que d'autres et d'autres encore viennent à courts intervalles renouveler, jusqu'à ce qu'elle pénètre à une profondeur suffisante et descende dans les entrailles de la montagne pour sortir en filets liquides dans la plaine ; tantôt ils se résolvent en pluies, qui lavent les pentes et vont rapidement grossir les courants d'eau voisins ; tantôt encore, surtout si la cime est très-élevée, ils déversent de la neige, qui, fondue peu à peu aux rayons du soleil, est pour les sources l'alimentation la plus efficace et la plus durable.

La neige, en effet, amassée en réserve sur les hautes montagnes et fondue graduellement, est seule susceptible de fournir aux cours d'eau pendant longtemps leur dépense de chaque jour. La fusion s'en fait avec une lenteur si prudente, avec une telle épargne, que le sol la boit en entier goutte à goutte et la restitue plus loin sous forme de sources. Sous la couche humide des neiges, la terre se gonfle d'une fraîcheur que le soleil ne peut évaporer, les entrailles du sol se gorgent comme des éponges et s'imbibent pour longtemps. Mais les neiges des plaines sont loin de suffire pour alimenter les cours d'eau : elles ne sont ni assez fréquentes, ni assez abondantes. Ici se montre, sous un de ses admirables aspects, l'importance capitale des montagnes.

La température de l'atmosphère diminue rapidement à mesure que la hauteur s'accroît. Dans les régions élevées, les nuages ne peuvent donc, à cause du froid, se résoudre généralement en pluie, mais bien en neige, et cela en été comme en hiver. En descendant des hauteurs atmosphériques où ils se sont formés, les flocons de neige rencontrent sur leur passage des couches d'air de plus en plus chaudes, se fondent en route et arrivent enfin dans les plaines à l'état de gouttes de pluie. Toute pluie partie d'assez haut est de la neige dans le principe. C'est ce qu'on peut aisément constater dans les pays montueux : après chaque ondée dans les vallées, on voit sur les cimes voisines une couche de neige fraîchement tombée.

Il neige donc en toute saison, même sous les climats les plus chauds ; seulement, si ce n'est en hiver et dans les pays froids, les flocons se fondent en route avant d'atteindre les plaines, et se changent en gouttes de pluie. Pour empêcher ces neiges de toutes les saisons de se fondre avant l'heure, pour les conserver et les faire servir à l'alimentation permanente des cours d'eau, que faut-il ? Il faut qu'elles soient recueillies avant d'atteindre des couches d'air trop chaudes ; il faut qu'elles rencontrent dans leur chute des réceptacles assez froids pour leur permettre de s'accumuler. Eh bien, ces réceptacles des neiges, ces réservoirs des eaux solides, ce sont les hautes montagnes, toujours baignées d'un air glacial.

Dans nos climats tempérés, la neige ne couvre les plaines qu'à de rares intervalles, pendant quelques jours de l'hiver seulement ; mais elle blanchit les sommités de hauteur moyenne une bonne partie de l'année, et les plus élevées l'année entière. Les plaines des pays chauds en aucune saison ne connaissent la neige, tandis que les cimes d'une hauteur suffisante y sont couvertes d'une perpétuelle couche neigeuse. Dans les contrées voisines des pôles, le soleil d'été parvient à débarrasser la plaine de ses neiges pour quelques mois, quelques semaines : mais il ne peut amener la fusion totale de celles que protègent quelques centaines de mètres d'élévation. C'est la conséquence naturelle de l'abaissement de température à mesure que la hauteur augmente.

Il y a par conséquent, d'un bout à l'autre de la terre, une hauteur, variable suivant le climat, au-dessus de laquelle la chaleur est insuffisante pour amener la fusion complète des neiges de l'année : à partir de cette hauteur, la pluie est inconnue, même au cœur de l'été ; la neige la remplace. Le sol, le roc, ne s'y montrent jamais à découvert ; un perpétuel manteau de frimas les recouvre. La limite à laquelle commencent à se montrer les neiges éternelles doit être évidemment d'autant plus élevée que la contrée considérée possède un climat plus chaud. Sous l'équateur, les neiges éternelles commencent vers 4,800 mètres d'altitude dans les Alpes et les Pyrénées, vers 2,700 mètres ; en Islande, à 936 mètres ; au Spitzberg, à 0, c'est-à-dire au niveau même de la mer.

On appelle avalanche une grande couche de neige entraînée, par son poids, sur la pente des montagnes. Lorsque la pente qu'elle recouvre est rapide, la nappe de neige, à peine retenue, glisse au moindre défaut d'équilibre et s'éboule dans la vallée. Une pierre qui se détache, le souffle du vent, la détonation d'une arme à feu, le pied imprudent d'un voyageur, suffisent pour amener ce défaut d'équilibre et provoquer la chute de l'avalanche. De proche en proche, le mouvement se communique, et le champ de neige, s'ébranlant en entier, glisse avec le bruissement des eaux torrentielles. La puissante masse accélère sa marche, se heurte aux obstacles, se divise en tourbillons et soulève un nuage poudreux d'une éclatante blancheur. Une immense cascade d'argent semble ruisseler, furieuse, sur les pentes de la montagne. Les sapins sont déracinés et balayés comme des fétus de paille ; des quartiers de roc sont arrachés et entraînés. La commotion imprimée à l'air par son passage est si violente, qu'elle suffit pour renverser à distance les gens et les habitations. Enfin le flot s'abîme dans la vallée ; le fracas du tonnerre n'est pas plus retentissant que celui de sa chute.

Il descend presque journellement des avalanches des cimes neigeuses dans les hautes vallées. Ces avalanches sont rarement désastreuses, parce qu'elles ne sillonnent que des étendues désertes ; mais il en est d'autres qui atteignent les vallées habitées, et alors le désastre est lamentable. On cite des villages balayés en entier, rasés par la tourmente de neige, bouleversés de fond en comble, ou transportés plus loin presque intacts ; on cite de navrants exemples de personnes englouties, quelquefois par centaines, sous les flots de l'avalanche. Les voyageurs qui, au printemps, au moment où la chaleur solaire commence à ramollir les neiges, ont à traverser quelque défilé élevé que surmontent des pentes neigeuses, ne le font qu'avec de grandes précautions, comme le commande la chute imminente des avalanches. Ils ne s'y engagent qu'avant le lever du soleil, afin que les neiges, au moment de leur passage, n'aient pas perdu la consistance que peut leur avoir donnée le froid de la nuit ; ils marchent à la file, assez distants l'un de l'autre. De la sorte, si l'avalanche se précipite et en entraîne quelques-uns, les autres ne seront pas atteints et pourront leur porter secours. On s'avance dans un complet silence : les clochettes des mulets sont tamponnées et rendues muettes ; une parole, un son, un faible ébranlement de l'air pourrait faire précipiter les neiges. Enfin, si le passage est trop menaçant, avant de s'y aventurer, on décharge à l'entrée un pistolet. La détonation provoque la chute des neiges périlleuses. Sur quelques routes des Alpes, pour mettre les voyageurs à l'abri des avalanches, on a été obligé de bâtir des galeries voûtées aux passages les plus dangereux.

source : Jean-Henri Fabre, Aurore, 1874